Le soir du bal, je me prépare tranquillement. Je prends soin de choisir une belle robe prune que j'affectionne et qui s'arrête juste au-dessus des genoux. Mon maquillage est léger, d'une couleur dorée, assorti à ma paire d'escarpins et à mon sac à main en simili cuir. J'hésite à mettre du vernis à ongles, mais je me ravise. Ce serait trop.

Une fois prête, je descends voir mes parents.

— Oh mon petit bébé... s'exclame ma mère en me prenant dans ses bras.

— Et donc Seth est… ton petit copain ? Je croyais que c'était Jacob, interroge mon père, un brin dérouté.

— Aucun des deux ne l'est, papa ! soufflé-je exaspérée. Ils ne sont que des amis, répété-je pour la troisième fois aujourd'hui. Au départ, j'accompagnais seulement Seth parce qu'il voulait aller au Bal, mais qu'il n'est pas en dernière année.

Ma mère donne une légère tape à mon père pour qu'il arrête de poser des questions et me prend le visage dans ses mains.

— Tu es magnifique, ma chérie. J'espère que tu vas bien t'amuser ce soir ! dit-elle.

Je me suis préparée tôt pour la voir avant qu'elle et mon père ne partent en week-end chez des cousins sur Harstine Island.

Les heures s'étirent. Je vérifie sans cesse le contenu de mon sac à main, l'état de mon maquillage.

Quand la voiture de Jacob arrive, j'enfile mon manteau et me précipite dehors. Après avoir fermé la maison à clé, je grimpe dans le véhicule sous les regards circonspects de Jacob, Quil, Embry et Seth.

— J'ai quelque chose sur le visage ? demandé-je en arquant un sourcil.

— Tu aurais pu attendre que je vienne te chercher comme un gentleman, boude Seth.

— Oh, pardon mon chéri ! m'exclamé-je en riant.

Tous éclatent de rire et Jacob démarre.

Devant le gymnase, nous rejoignons Kim et Jared. On se complimente mutuellement et un élève de la classe de photographie immortalise les couples et groupes d'amis.

À l'intérieur, la fête bat déjà son plein. La salle se remplit peu à peu et devient rapidement bondée. Tant mieux, je pourrai passer inaperçue.

Je danse comme une folle avec mes amis, j'accepte même de jouer le jeu des slows, chacun leur tour. Je m'arrête plusieurs fois pour boire du punch, censé être sans alcool. Mais, comme dans tous les bals de promo américains, certains élèves ont déjà contourné cette règle.

Je commence à sentir les effets de l'alcool, mais je m'en moque. Je m'amuse et c'est tout ce qui compte.

— Tiens, mais ça ne serait pas le microbe ? dit une voix dans mon dos.

Je me retourne et découvre Paul.

Mon souffle se bloque un instant. Il est là. Mon corps réagit avant même que mon esprit ne le commande : mes doigts se crispent sur mon verre, mon ventre se serre. Pourquoi je réagis comme ça ?

— Tu te montres enfin. Je commençais à m'étonner de ne pas te voir. C'est pour une humiliation publique ? rétorqué-je, sarcastique.

— Non, je suis là pour m'amuser.

— Tu pues l'alcool.

— Toi aussi.

Il semble étrangement sobre pour quelqu'un qui sent autant l'alcool. Son regard brûlant ancre le mien, comme s'il cherchait quelque chose en moi. Je fronce les sourcils, mal à l'aise. Pourquoi est-il aussi près ? Pourquoi mon cœur s'emballe-t-il ?

Je recule d'un pas, mais il m'attrape par la taille et me plaque contre lui.

Un frisson me parcourt. Son corps contre le mien fait naître une chaleur désagréable, un vertige inattendu. Mon esprit hurle de le repousser, mais mes muscles ne bougent pas.

— Je n'ai pas envie de danser avec toi, laisse-moi, articulé-je, le cœur battant à cent à l'heure.

Je suis figée. Tout d'un coup, l'alcool ne fait plus effet, comme si la situation venait de me dégriser. Enfin, Seth surgit à grands pas, bousculant quelques personnes au passage.

— Paul, suis-moi ! ordonne-t-il.

— Ce n'est pas un louveteau qui va m'obliger à quoi que ce soit.

Mon cœur rate un battement et je cligne des yeux.

Un louveteau ?

Mon cœur rate un battement. Une seconde, j'ai l'impression que tout s'arrête autour de moi. Pourquoi ce mot, précisément ?

Louveteau. Loup.

Un frisson me parcourt l'échine et, pendant une fraction de seconde, les pièces du puzzle semblent vouloir s'assembler. Seth. Jacob. Leah. Leur chaleur anormale. La force qu'ils dégagent. Leur tendance à disparaître sans prévenir.

Et Paul… Paul qui surgit toujours au bon moment.

Je me sens nauséeuse. Non… Non, c'est n'importe quoi !

Puis la réalité me rattrape.

— Paul, ne m'oblige pas à appeler Jared, le menace Kim qui se poste à côté de moi.

La pression retombe d'un coup et je me trouve ridicule.

Oh, arrête Haven, tu cherches encore trop loin. C'est l'alcool, la fatigue… et peut-être un peu mon imagination débordante. Paul aime se donner des airs de dur, ce n'est qu'une façon de rabaisser Seth, rien d'autre.

Je secoue discrètement la tête, essayant d'effacer cette montée d'adrénaline inutile.

Finalement, Seth attrape Paul par le bras et le tire vers lui. Déséquilibrée, je trébuche, mais Kim me rattrape. Il suit Seth, qui entraîne Paul vers les vestiaires des garçons. Quant à moi, je retourne danser avec Kim pour me changer les idées. C'est n'importe quoi. Je me fais des films.

Je ne sais pas ce qu'est devenu Paul par la suite. Et je m'en fiche. Enfin, j'essaie.

Je continue de danser avec un beau garçon. Le DJ demande aux partenaires de changer plusieurs fois, ce que je trouve amusant. Cela me permet de faire des rencontres. Puis vient la dernière danse de la soirée. L'animateur invite chacun à retrouver son cavalier. Je soupire en cherchant Seth du regard, mais il n'est pas là.

Autour de moi, les couples se forment rapidement et je me retrouve seule. Je repère quelqu'un qui s'approche. Sûrement Seth. Je souris et vais à sa rencontre, mais me fige en reconnaissant Paul.

Sans crier gare, il pose les mains sur ma taille.

Mon souffle se coupe. Là encore, ma raison me crie de le repousser, mais mon corps refuse de m'écouter. Un frisson me traverse, mais ce n'est pas désagréable. Son torse est brûlant contre moi, ses doigts appuient légèrement sur ma taille. Son souffle effleure mon oreille et me fait frémir. Pourquoi est-ce que mon cœur bat si vite ? Pourquoi mes jambes menacent-elles de céder sous moi ?

Alors que je vais protester, il me coupe :

— Tais-toi et écoute-moi, ordonne-t-il. Ce n'est pas souvent que tu vas l'entendre, mais… je suis désolé pour tout à l'heure, débite-t-il à une vitesse hallucinante.

— Tu peux me lâcher maintenant que tu as fini, conclu-je fermement.

— Laisse-moi au moins ça, me dit-il dans un murmure.

Mais Paul resserre son étreinte… tendrement. Un slow. On danse un putain de slow.

— T'es vraiment belle, ce soir, t̕ik̕ats.

Ce surnom. Encore.

Ma gorge se noue. Il ne plaisante pas, son regard est trop intense, trop sincère. Un millier de pensées s'entrechoquent dans ma tête. Depuis quand Paul Lahote me regarde comme ça ? Depuis quand son avis compte ? Pourquoi je me sens comme ça ?

— Paul !

Je lui mets une tape sur l'épaule. Il sourit et, malgré moi, je passe mes bras autour de son cou.

Après tout, il s'est excusé…

La musique finit par s'arrêter et on s'éloigne l'un de l'autre.

Je rejoins rapidement Seth et les autres et on attend que la salle se vide un peu avant de s'en aller à notre tour. Je ressens encore la sensation des mains de Paul sur moi et de son regard intense… Mon cœur s'emballe et j'ai un peu la tête qui tourne. Je crois que je n'aurais pas dû reprendre du punch !

Jacob, en capitaine de soirée, nous ramène à La Push. Il dépose Seth en premier. Je descends aussi pour lui dire au revoir et le remercier d'avoir été mon cavalier. Sans lui, je ne serais jamais venue.

— Je vais rentrer à pied, ça va me dessaouler un peu, annoncé-je à mes trois cavaliers restants.

— T'es sûre ? demande Jake, inquiet.

J'acquiesce et embrasse chacun sur la joue avant de m'éloigner. À peine la voiture partie, une voix dans mon dos me fait sursauter.

— Tu rentres seule ? lance une voix derrière moi.

Je sursaute.

Paul.

Evidemment.

— Je te raccompagne. Je ne voudrais pas qu'il t'arrive malheur.

— On est à La Push, Paul…

— Tu veux qu'on reparle du mec de la supérette ? Je dis ça pour toi, moi je m'en fiche.

Un point pour lui.

— De toute façon, même si je refuse, tu me suivras quand même…, soupiré-je.

On marche en silence. Comme je suis saoul, je fais un peu n'importe quoi. Actuellement, j'essaie de marcher comme une funambule en équilibre sur un fil, un pas devant l'autre, les bras écartés. A cause du sol irrégulier, je manque plusieurs fois de tomber. Chaque fois, Paul me rattrape sans effort, sa main chaude se refermant sur mon bras, ma taille ou mes épaules. À force, je finis par me laisser faire.

— T'es redevenu sympa ce soir, lui soufflé-je en titubant légèrement contre lui.

Il ne répond pas tout de suite, mais je sens son regard sur moi. Quelque chose dans son silence me donne envie de combler le vide.

— C'est vrai, quoi… Un coup t'es sympa, un coup tu grogne, un coup t'es sympa, un co–

Un léger rire lui échappe et me fait taire.

— Je ne grogne pas.

— Si, tu grognes.

— Non.

Je tourne la tête vers lui, prête à riposter, mais son regard me fige sur place. Il est sérieux, presque trop.

— Ti̕k̕ats…, souffle-t-il.

Je cligne des yeux. Mon cœur rate un battement.

— Quoi ?

— Fais attention.

Je n'ai pas le temps de répondre et mon pied dérape encore. Cette fois, il me rattrape de justesse. Mon cœur bat la chamade quand il m'attire franchement contre lui, passant son bras autour de ma taille. Je me retrouve plaquée contre son torse, la chaleur de son corps irradiant à travers mes vêtements.

Je devrais me dégager. Dire quelque chose. Plaisanter.

Mais mes doigts se crispent sur son t-shirt et je reste figée, le souffle court.

Merde.

Devant chez moi, je cherche mes clés que je finis par trouver avec un air victorieux sur le visage. Je tente de les enfoncer dans la serrure. Je rate une fois. Deux fois.

Un soupir agacé m'échappe.

Incapable d'ouvrir la porte, Paul me les prends des mains et l'ouvre à ma place. Je jette mes chaussures dans l'entrée et me tourne vers lui. Il me rend les clés sans un regard. Alors qu'il s'apprête à partir, je l'attrape par le poignet. Il se fige et me dévisage.

Lentement, je pose ma main sur sa joue. Il ne bouge pas, mais il écarquille légèrement les yeux. Et délicatement, je lui caresse le visage avec toute la tendresse dont je peux faire preuve.

C'est une erreur.

Je le sais.

Et pourtant, je me hisse sur la pointe des pieds.

Et nos visages se rapprochent.

— Laisse-moi au moins ça… murmuré-je en écho à ses paroles.

Nos lèvres se scellent dans un baiser tendre. Puis… Passionné.

/

Le lendemain, je me réveille et me redresse brutalement. La place est vide à côté de moi et mon regard est aussitôt attiré par un mouvement près de la porte. Paul se tient là, debout, et enfile son jean. Tout me revient alors en mémoire et je tire la couverture sur ma poitrine nue.

— Je regrette ce qu'il s'est passé, lâche-t-il. Ça n'aurait pas dû arriver.

Un étau se resserre autour de ma poitrine. Mes poumons se vident de tout air. Je suis là, assise dans mon lit, incapable de parler, incapable de bouger. Il ne me regarde même pas. Il remonte sa braguette comme si de rien n'était.

— Maintenant, c'est fait, mais sache que je regrette, continue-t-il sans un regard pour moi.

Je serre les draps contre moi, que son odeur imprègne encore, comme si ça pouvait recoller les morceaux de mon cœur.

Paul finit de boutonner son jean et lâche l'ultime coup de grâce :

— Je n'aurais pas dû faire l'amour avec toi.

Un trou noir s'ouvre dans mon coeur, aspirant tout sur son passage, ne laissant qu'un vide béant.

La porte claque.

Et je pleure.

Je pleure.

Et je pleure encore.

Je me recroqueville sur moi-même en entendant la porte se refermer. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir. Je pleure en repensant à ses caresses et à ses baisers. Je pleure en respirant son odeur, encore imprégnée dans les draps. Je pleure en me souvenant de sa tendresse.

Je ne sais pas combien de temps je reste là, figée, mais la porte d'entrée finit par s'ouvrir de nouveau. Peu importe qui c'est. Cambrioleur, mes parents, la foudre en personne, je ne bouge pas.

Le matelas s'affaisse sous un poids familier. Une main chaude se pose sur mon épaule.

— Haven…

La voix est grave, hésitante. Je ne lève même pas les yeux.

— Il a dit qu'il regrettait…

C'est plus un souffle qu'une phrase. Je sens Jacob tressaillir à travers le lit.

— Bordel, Haven. Reprends-toi. Regarde-toi… Hier encore, tu voulais lui arracher la tête.

Je secoue la tête, ma gorge brûle.

— Moi… je regrette pas, murmuré-je, comme si je n'avais pas entendu ce qu'il venait de dire.

Un silence tendu s'installe. Puis, Jacob lâche un soupir excédé.

— Debout.

Il se lève, descend les escaliers en râlant comme un vieux. Je reste là une seconde, respirant une dernière bouffée d'odeur de Paul qui imprègne encore les draps. Je finis par obtempérer et me lever. Je file sous la douche, espérant que l'eau chaude me fasse du bien, même si elle ne lave pas la douleur dans ma poitrine.

Après m'être habillée, je descends et trouve Quil et Embry sur le canapé. Ils me forcent à sortir, à aller au cinéma avec eux. Je les fusille du regard.

— Non.
— Mais si, proteste Quil.
— T'as pas le choix, renchérit Embry.

Jacob me balance mon manteau sur les épaules.

— Ciné.

Je soupire, mais je ne me débats pas. Après tout, m'effondrer dans mon lit n'a rien arrangé.

L'ironie me frappe en plein cœur quand nous arrivons devant le cinéma. Ce foutu cinéma, c'est le point de départ de toute cette merde.

Nous hésitons sur le film et, derrière son comptoir, la guichetière nous observe avec amusement.

— C'est rare de voir des quadruplés par ici ! s'exclame-t-elle, tout sourire.

Les garçons éclatent de rire. J'hausse un sourcil. C'est vrai que les trois garçons se ressemblent énormément.

— On est les seuls à la réserve ! réponds-je, en entrant dans son jeu.

— Vous avez l'air de très bien vous entendre, mais ça ne doit pas être facile tous les jours…

— Oh ça oui ! soufflé-je. Trois fois moins le droit de m'habiller comme je veux, trois fois moins le droit de sortir, trois fois moins le droit d'avoir un petit copain…

Elle rit et nous tend nos tickets. Je la remercie d'un sourire et… c'est sincère.

Une fois installée dans la salle obscure, je laisse mon esprit dériver. J'entends les explosions du film, les dialogues trop rapides, les rires de Quil à côté. Mais quelque chose me serre encore la poitrine.

J'ai encore la sensation de ses mains sur moi.

Je secoue la tête.

Rien n'a changé. Rien ne changera.

Alors à quoi bon continuer d'espérer ?


Mot en Quileute :

Ti̕k̕ats : puce