Chapitre 5 : Ce qui n'est pas dit

Le lendemain matin, le Princeton Plainsboro reprit son souffle.

Comme si rien ne s'était passé.

Cameron semblait avoir retrouvé son équilibre.

Son travail, son engagement auprès des patients, son professionnalisme — tout était redevenu comme avant… ou presque.

Elle arrivait à l'heure, blouse impeccablement boutonnée, dossier sous le bras, le visage serein.

Ses gestes étaient précis, ses analyses brillantes, ses sourires dosés.

Foreman, accoudé à la table de diagnostic, la suivit des yeux lorsqu'elle entra ce matin-là.

Chase, lui, leva brièvement la tête de ses notes.

Un échange de regards muets.

Puis Foreman se pencha vers Chase, murmurant à voix basse :

— Elle est de retour.

Chase esquissa un sourire en coin, sans commenter.

Ils avaient compris.

Le masque était revenu.

L'infaillible Dr Cameron, parfaite, inatteignable.

House entra quelques minutes plus tard, sa canne frappant le sol dans un rythme sec.

Son regard balaya rapidement la pièce, s'attardant une fraction de seconde sur Cameron.

Elle releva brièvement les yeux vers lui.

Pas d'éclat dans son regard. Pas de défi. Pas de trouble.

Juste cette neutralité clinique, presque insolente dans sa froideur.


La routine avait repris son cours.

Comme si rien n'était arrivé.

Comme si la nuit partagée, la perte du patient, la visite silencieuse et le baiser brisé n'avaient jamais existé.

Il s'installa nonchalamment sur le rebord de la table, jetant un dossier devant eux.

— Nouveau patient. Symptômes bizarres, diagnostic foireux probable. Bref, une journée normale dans notre charmant asile.

Il balaya la salle du regard.

— Hypothèses ?

Chase se redressa.

— Infection fongique ?

— Trop simple, balaya House.

Foreman fronça les sourcils.

— Tumeur cérébrale ?

— Évidemment. C'est toujours une tumeur avec vous. Un jour, je vous offrirai une machine IRM en porte-clés, lança House.

Puis son regard glissa vers Cameron.

— Vous ne proposait pas le Lupus ? Ça fait longtemps.

Un sourire ironique passa brièvement sur ses lèvres.

Cameron ne broncha pas.

Elle tourna une page de son dossier avec calme.

— J'aimerais bien vous proposer autre chose mais pourquoi changer quand je sais que ça vous irrite autant ?

Foreman et Chase échangèrent un regard, amusés.

House se redressa légèrement, la scrutant avec attention.

Elle lui rendit son regard, glaciale.

Un duel silencieux, rapide.

House finit par détourner les yeux avec un petit ricanement.

— Charmant, murmura-t-il.

La journée continua.

Les diagnostics improbables, les disputes sur les traitements expérimentaux, les paris idiots sur les chances de survie du patient.

Cameron participait, riait même parfois aux piques de Foreman ou aux plaisanteries maladroites de Chase.

À l'œil nu, elle était intouchable.

Mais chaque fois qu'elle croisait House dans un couloir, il y avait ce battement d'air étrange.

Un soir, alors qu'elle récupérait son manteau dans le vestiaire, elle sentit son regard avant même de le voir.

House.

Appuyé contre le mur du couloir, sa canne calée contre lui, observant sans un mot.

Cameron remit tranquillement son écharpe, ignorant son regard brûlant.

Quand elle passa devant lui, elle lâcha, sans s'arrêter :

— Vous avez perdu votre chemin ou juste votre répartie ?

House haussa un sourcil, nonchalant.

— Peut-être que j'attends de voir si les murs finissent par craquer à force de tout contenir.

Elle ralentit une fraction de seconde en comprenant son sous entendu.

Juste assez longtemps pour qu'il le remarque.

Puis elle reprit son chemin, droite, sans un mot de plus.

House la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse au coin du couloir.

Sous les apparences, sous les sourires de façade, sous les sarcasmes et les diagnostics brillants, la vérité restait suspendue.

Tout ce qui n'avait pas été dit.

Tout ce qui n'avait pas été réparé.

Et chaque jour, le silence devenait un peu plus lourd.


Les jours passèrent, et la vie reprit son cours.

Cameron, fidèle à elle-même, s'efforçait d'aller de l'avant. Elle assurait chaque diagnostic avec le sérieux qu'on lui connaissait, souriait aux patients, répondait aux provocations de House par des regards neutres, détachés. Mais sous la surface, elle savait que quelque chose s'était brisé — et qu'il ne servait à rien d'essayer de le recoller.

Elle en avait assez de ces silences lourds de sens. De ces regards qui semblaient attendre une réaction qu'elle n'était plus prête à donner. Elle savait pertinemment qu'il n'y aurait jamais rien. Plus rien.

Alors, elle avait pris une décision.

Une décision raisonnable. Logique.

Elle avait recommencé à voir Chase.

Ce n'était pas prémédité. Rien n'avait été planifié.

Un soir, après une longue garde étouffante de fatigue, alors qu'elle terminait son dernier dossier au bureau désert, Chase était passé devant elle, hésitant une seconde avant de faire demi-tour.

— Tu as l'air crevée, dit-il en s'appuyant nonchalamment contre la porte.

— C'est parce que je le suis, répondit-elle avec un mince sourire fatigué.

Il haussa les épaules, un peu maladroit.

— Viens boire un verre. Juste un verre. On le mérite.

Elle avait relevé la tête. L'espace d'une seconde, elle avait failli refuser, par réflexe. Par prudence. Et puis… à quoi bon ? Que risquait-elle encore ?

Elle avait hoché la tête, doucement.

— D'accord.

Ils avaient atterri dans un petit bar pas loin de l'hôpital. L'ambiance était feutrée, discrète, presque confortable. Ils avaient parlé de tout et de rien — des patients insupportables, des absences de House, des lubies de Cuddy. À un moment, Chase avait raconté une anecdote absurde sur un faux diagnostic qu'il avait posé en stage, et Cameron avait ri. Un vrai rire, clair et spontané. Elle ne s'en souvenait même plus, de la dernière fois qu'elle avait ri comme ça.

Le temps avait filé sans qu'elle s'en rende compte. À la fin de la soirée, quand il lui avait proposé de la raccompagner, elle n'avait pas dit non.

Le reste s'était fait naturellement. Sans précipitation. Sans attente.

Un regard. Un effleurement de main. Puis une étreinte, douce mais chargée d'un besoin silencieux.

Peut-être cherchait-elle simplement un peu de réconfort. Peut-être voulait-elle se prouver qu'elle était encore capable d'avancer sans toujours regarder en arrière.

Qu'importe la raison : c'était arrivé.

Et c'était arrivé de nouveau.

Pas de grandes déclarations. Pas de promesses. Juste deux âmes fatiguées, cherchant un peu de chaleur là où elles le pouvaient.

House ne lui avait rien dit. Il n'avait rien laissé paraître. Pourtant, elle savait qu'il avait compris. Parce que c'était House. Il devinait toujours tout.

Peut-être était-ce ce regard imperceptible qu'il avait posé sur elle quand elle était arrivée un matin, un peu trop reposée, un peu trop sereine. Peut-être était-ce la manière dont il avait levé un sourcil en voyant Chase s'attarder près de son bureau pour lui parler. Ou peut-être simplement la façon dont il n'avait rien dit, justement.

Rien.

Pas une remarque acerbe. Pas une pique déguisée. Pas un sous-entendu cinglant dont il avait le secret.

Rien.

Et c'était bien ça, le problème.

Car s'il se moquait vraiment, il aurait commenté. Il aurait ironisé, balancé une de ces phrases cinglantes qui la faisaient bouillonner. Mais non. Il se contentait d'être là, égal à lui-même, comme si ça n'avait aucune importance. Comme si elle n'avait aucune importance.

Alors pourquoi avait-elle l'impression que, derrière ses sarcasmes habituels, derrière cette façade indifférente, il serrait un peu plus fort la mâchoire chaque fois qu'elle passait devant lui ?

Pourquoi avait-elle cette certitude qu'au fond, ça l'atteignait ?

Ce qui est sûr c'est qu'elle ne creuserait pas.

Elle n'avait plus envie d'espérer quoique ce soit.