— Irayo Ma Rosaline ! s'exclama le petit Hugo.

Le gamin souriait largement dévoilant une rangée de dents manquantes. Hugo avait à peine sept ans et la petite souris était déjà passée lui rendre visite déjà trois fois depuis le début du mois. Comme les autres enfants du village, il avait appris le Na'vi dès le plus jeune âge. Rosaline espérait avoir fait son travail correctement afin qu'ils puissent interagir convenablement avec les autochtones lors de leur rencontre, car Rosaline tout comme son père en était sûre, les Na'vi finiraient par entrer en contact avec eux.

La jeune femme sourit au petit garçon et ce dernier courut vers son père qui l'attendait quelques mètres plus loin et, comme tous les midis, la communauté se retrouva autour d'un bon repas. Rosaline s'installa à la droite de son père après avoir embrassé sa petite sœur qui se trouvait sur les genoux de ce dernier.

—Tout s'est bien passé avec les enfants ce matin? questionna-t-il en souriant.

—Très bien! J'espère bientôt pouvoir donner certaines classes uniquement en Na'vi afin de les habituer à utiliser cette langue dans n'importe quel contexte, expliqua-t-elle. D'ailleurs, j'aimerais savoir si Hermione pourrait venir avec moi pour l'expédition de lundi prochain. Tu sais celle le long de la rivière jusqu'au bassin. J'ai vu qu'il y avait quelques plantes intéressantes et je me suis dit que ça serait encore mieux si les mômes pouvaient poser des questions à une vraie passionnée de botanique.

—J'imagine que tu lui as déjà demandé d'accord pour venir?

—Bien entendu, Papa, répondit Rosaline en se servant portion de poisson et des tomates.

Le potager et les quelques volailles installées à l'intérieur de locaux réglés sur l'atmosphère de la Terre leur permettaient de vivre convenables, même si les botanistes découvraient chaque jour de nouvelles plantes et fruits comestibles qu'ils rajoutaient au menu de la colonie.

—Très bien! Vois avec son responsable si ça ne l'embête pas et tu as mon feu vert.

—Merci Papa, dit-elle en souriant.

—Bonjour! Excusez-nous du retard! déclara William en se glissant à la gauche de son père.

Hermione le suivait de près les joues rougies. Le regard de Rosaline passa de son jumeau à la meilleure amie de ce dernier avant de revenir sur William. Lui aussi semblait quelque peu essoufflé et avait les cheveux ébouriffés. Il offrit un sourire gêné à sa sœur et détourna prestement les yeux Était-il possible que…

Rosaline esquissa un sourire amusé avant de reporter son attention sur son assiette. Elle le saurait bien assez tôt de toute manière. William et elle ne s'étaient jamais rien cachés. Enfin presque…

—J'ai vu avec Papa. Il est d'accord pour que tu viennes demain. T'as pu demander à Gary? demanda Rosaline.

Le nez dans son repas, Hermione releva un regard surpris dans la direction de son amie après que William lui eut donné un léger coup de coude.

—Hein? Tu me parlais? questionna-t-elle.

—Oui, je te demandais si tu avais pu voir avec Gary pour demain.

—Ah ça! Oui, c'est bon. Ton père est d'accord?

Rosaline se retint de lever les yeux au ciel. Ce n'était pas la première fois qu'Hermione avait la tête dans les nuages et n'entendait pas ce qu'on lui disait. Cela ne s'était d'ailleurs pas arrangé lorsqu'elle avait pris conscience des sentiments qu'elle avait pour William.

—Oui, c'est bon pour Papa, se contenta-t-elle de répondre finalement.

—Super! s'exclama Hermione visiblement contente.

—De quoi parlez-vous? questionna William.

—Hermione va m'accompagner jusqu'au bassin avec la classe. On aimerait montrer aux enfants les différentes plantes qui y poussent, expliqua Rosaline.

William et Hermione échangèrent un regard avant que les deux jeunes gens rougissent de plus bel et reportent leur attention sur leur assiette. Rosaline n'était pas certaine de ce qu'ils avaient pu se passer entre eux, mais elle espérait que leur réaction respective indiquait une issue positive.

La jeune femme ne fut pas tenue dans l'ignorance pendant bien longtemps. En effet, comme souvent, elle alla rejoindre son frère au dispensaire afin de l'aider à faire l'inventaire des fournitures médicales.

—On… Il s'est passé quelque chose avec Hermione, souffla-t-il en alors qu'elle comptait les comprimés de paracétamol.

—Ah bon? demanda Rosaline sans relever le visage de sa tâche.

—Fais pas mine de ne pas avoir deviné! J'ai bien vu que tu nous regardais bizarrement pendant le déjeuner.

—Il faut croire que je commence à te connaître, plaisanta-t-elle en souriant. Et je dois dire que tes tifs tout ébouriffés m'ont bien aidée

D'un geste machinal, William tenta de discipliner ses boucles, mais cela fut loin d'être un succès.

—Alors?

—Alors quoi?

—Tu ne voulais pas me dire quelque chose concernant Hermione et toi? demanda-t-elle.

—Ah si! C'est… On s'est embrassés! lâcha-t-il soudainement.

—Et?

—Et? On s'est embrassés, Rosa! Je trouve que c'est déjà extraordinaire! s'exclama-t-il

William la fixait d'un air ahuri et paraissait surpris qu'elle ne le soit pas. La jeune femme cligna des yeux plusieurs fois sans cesser de regarder son frère. Que pouvait-elle donc répondre à tant d'aveuglement?

—Comment est-ce arrivé? questionna-t-elle finalement.

Cela ne servait à rien de débattre avec William quant au fait qu'un baiser entre Hermione et lui était tout ce qu'il y avait de plus prévisible. Le jeune homme rougit violemment et ajusta ses lunettes sur son nez.

—Euh… Elle avait quelque chose sur la joue et euh… en fait, je ne… Je crois que c'est moi… A moins que ce soit elle… bredouilla-t-il pensif.

—Et t'en as pensé quoi?

—Hermione est ma meilleure amie!

—Et? Tu as peur de gâcher votre amitié? Will! T'es amoureux d'elle depuis des années, soupira Rosaline.

—Oui, mais je ne suis pas certain que ce soit réciproque.

Quand elle avait appris que l'amour que William portait à Hermione était partagé, Rosaline s'était jurée de les laisser avancer à leur rythme, mais la situation devenait de plus en plus ridicule.

—Est-ce qu'elle semblait outrée par le fait que tu l'aies embrassée?

—Non, elle a même rendu mon baiser.

—Alors dis-moi pourquoi elle t'aurait rendu ton baiser, si elle n'avait pas des sentiments pour toi.

Son frère la fixa plusieurs secondes en silence, incapable de trouver un argument pour contrer celui de sa sœur.

—Franchement Will! Respire! lui conseilla-t-elle en souriant.

—Je te rappelle que c'est toi qui as fait une crise de panique avant d'avouer tes sentiments à Juan, argua William.

Il grimaça légèrement, mais Rosaline se contenta de répondre:

—Et ceci n'était pas mon plus grand moment. Et contrairement à toi, je n'avais pas échangé de baiser avec lui.

Elle posa ses mains sur les épaules de son frère et le regarda droit dans les yeux avant de déclarer avec sérieux:

—Je pense que le mieux, c'est qu'après le dîner, vous vous donniez rendez-vous près du bassin et que vous discutiez de tout ça.

—Tu as sans doute raison! Et pas la peine de sourire de manière aussi satisfaite, ajouta-t-il en voyant le visage de sa sœur s'illuminer. Je préfère pas me faire de faux espoirs. On verra comment ça se passe ce soir.

—Je crois en toi, l'encouragea Rosaline en levant son pouce.

William se contenta de secouer la tête en souriant.

—T'es sûr qu'il reste seulement cent quarante comprimés? Demanda-t-il en fixant le cahier de comptes.

—Je recompte et je te dis ça, répliqua sa sœur en se concentrant sur sa tâche.

Elle ne doutait pas que les deux amis sauraient enfin se trouver. Ils le devaient!

Lors du dîner, Rosaline rejoignit Abby à table. Ce jour-là, la jeune femme était partie explorer l'île avec d'autres scientifiques. Le petit groupe avait observé plusieurs animaux inconnus et avait ramené des échantillons de plantes et de fruits afin de découvrir si certains étaient comestibles.

—C'était merveilleux, Rosa! Vraiment merveilleux! J'aimerais tellement que tu viennes à la prochaine expédition! S'exclama Abby enthousiaste.

—J'en discuterai avec mon père, déclara Rosaline en souriant.

Depuis leur arrivée, trois mois plutôt, la jeune femme n'avait jamais eu l'occasion de dépasser le bassin à moins de six cents mètres du village. Ses responsabilités envers ses élèves, sa sœur, mais aussi son père ne lui avaient pas encore permis de partir en exploration alors qu'elle aurait adoré pouvoir y prendre part.

—On a même vu une sorte d'oiseau qui ressemblait au dodo en plus gros, mais il était capable de reproduire les sons un peu à la manière des perroquets. C'était tout ce qu'il y a de plus fascinant et d'un peu flippant, je dois avouer.

—Tu lui as fait dire des gros mots, j'imagine?

—Bien sûr que non! fit mine de s'offusquer Abby. Tu me prends pour qui?

Mais son sourire disait tout autre chose. A la fin du repas, Abby alla retrouver son compagnon tandis que Rosaline se dirigeait vers la plage. Depuis un peu plus d'une semaine, la jeune femme dépassait même le grand arbre délimitant le village et aimait profiter de la plage à l'abri des regards. Aucun membre de la communauté ne pouvait la voir, cachée derrière les racines du grand arbre.

Arrivée à destination, la jeune femme retira ses vêtements et se trouva en maillot de bain. C'était un deux pièces bleues que sa mère et elle avaient cousu ensemble peu de temps avant son décès. Elle pénétra dans l'eau et prit soin de se mouiller la nuque comme leur avait appris Ulrich, l'instructeur en survie en milieux hostiles.

Sans la moindre hésitation, Rosaline plongea et sourit en voyant la magnificence du récif. Elle avait du mal à imaginer qu'à une époque les mers de la Terre avaient été aussi foisonnantes de vies. Quand elle avait quitté sa planète, six ans plutôt, l'humanité allait à sa perte. L'air était de plus en plus de mauvaise qualité et la plupart de la faune marine avait disparu. Elle n'avait jamais vu les baleines que dans des reportages datant de plusieurs décennies.

Rosaline écarquilla les yeux en voyant la petite lumière scintillante, une sorte de luciole aquatique, se rapprocher d'elle. Était-ce un animal? Elle n'en avait jamais vu avant. Elle tendit la main et arrêta son doigt à une dizaine de centimètres de la petite créature, mais ne tenta pas pour autant de la toucher Cette dernière vint malgré tout vers Rosaline et effleura son index comme une caresse avant de s'éloigner doucement. La jeune femme la suivit du regard, mais son cœur rata un battement lorsqu'elle crut voir un mouvement dans les hautes herbes. Elle plissa les yeux, mais ne distingua rien et décida de remonter à la surface afin de reprendre sa respiration.

Revenue à l'air libre, Rosaline se mit en planche et se laissa glisser quelques minutes au rythme des vagues. Paisible, la jeune femme observa le ciel et Polyphemus. Son cœur se serra en songeant à sa mère qui avait toujours rêvé de voir Pandora. Elle était certaine qu'elle aurait adoré avoir la chance d'admirer une aussi merveilleuse voûte céleste.

Avant de retourner à la plage, Rosaline décida de plonger une dernière fois et la jeune femme fut émerveillée de constater que les petites lucioles étaient revenues en nombre. Les créatures nagèrent dans sa direction et elle sourit en les sentant se poser sur ses bras et son ventre provoquant derrière elles d'agréables frissons.

De nouveau, les créatures s'éloignèrent après quelques instants et Rosaline décida de retourner vers le rivage. Elle se baissait pour ramasser sa serviette quand un bruit la fit sursauter. Elle se retourna brusquement et sentit son cœur s'accélérer en voyant le buste du Na'vi dépasser de l'eau. Bouche bée, elle l'admira quelques secondes. Il ne ressemblait pas vraiment aux Na'vi de la forêt. Sa peau était bien plus claire et ses yeux tout aussi bleu clair, loin du jaune des Omatikaya. Ses cheveux tressés étaient ramenés en un chignon sur son crâne et des tatouages tribaux étaient visibles sur son torse et une partie de ses bras.

—Oel ngat kame, se reprit Rosaline

Elle porta sa main gauche à son front et le salua comme on lui avait appris à le faire. Le Na'vi fronça des sourcils inexistants et avant que Rosaline n'ait pu ajouter quelque chose, il replongea dans le lagon dévoilant des jambes adaptées à la nage et une queue bien plus large et longues que celle des Na'vi originaires de la forêt.

Au loin, elle le vit émerger sur une créature aquatique et sauter par-dessus la barrière. Rosaline porta sa main à son cœur. Les battements de ce dernier finirent de la convaincre qu'elle n'avait pas rêvé.