Chapitre 3 — Le prix de la liberté
Manoir Malfoy — 1993
Le jeune maître se tenait devant la lourde porte en chêne noir du bureau paternel. Il redressa le menton, soutenu par la résolution glaciale qui nouait son ventre, puis frappa d'un geste assuré. Il ne croisa pas sa mère dans les couloirs — Narcissa ne s'interposait jamais dans les affaires de son mari. Pas quand cela concernait leur fils. Un silence, puis la voix froide de son père l'invita à entrer.
Lucius Malfoy, dans la trentaine, était assis derrière un vaste bureau de bois massif, plongé dans un document qu'il annotait méticuleusement. Les murs étaient couverts de bibliothèques anciennes, de trophées de chasse et de tableaux d'un goût douteux. L'atmosphère du cabinet était celle d'un empire étouffant, un territoire conquis où rien ne devait perturber l'ordre établi.
Draco s'avança d'un pas mesuré, s'arrêta à bonne distance et se tint droit, les bras le long du corps. Son père ne leva pas les yeux. Il attendait. C'était un jeu cruel qu'il connaissait bien : l'épreuve du silence. Il ne devait pas flancher. Le moindre mouvement, la moindre impatience, et il serait renvoyé sans avoir pu dire un mot.
De longues minutes s'écoulèrent. Seul le froissement de la plume et le bruissement d'un cachet rompaient le silence. Finalement, Lucius posa calmement le document dans un plateau à sa droite, leva les yeux, et hocha imperceptiblement la tête.
— Parle, dit-il simplement.
Draco prit une inspiration discrète.
— Père, je viens vous proposer un marché.
Un sourcil se haussa, et Lucius lui fit signe de poursuivre d'un geste vague, indifférent en apparence. Mais Draco, qui connaissait chaque pli de son visage, avait perçu l'étincelle d'intérêt dans son regard.
— Avant d'exposer ma demande, je tiens à préciser que je me plierai à vos décisions, qu'elles me soient favorables ou non.
Lucius ne répondit rien. Il attendait.
— Je souhaite quitter la maison. Aller en internat. Et vous demander d'anticiper ma majorité légale pour que je puisse m'installer seul.
Un silence. Puis Lucius se pencha légèrement, posant le menton sur ses doigts croisés, les yeux rivés sur son fils. Il laissa passer un temps presque cruel avant de se redresser lentement, le dos droit, les jambes croisées, son air plus condescendant que jamais.
— Je refuse.
Le mot claqua comme un fouet.
— As-tu seulement réfléchi à l'image que cela donnerait ? Qu'un Malfoy ne soit pas éduqué au sein de sa famille ? Inconcevable. Nous devons être craints, non ridiculisés.
Draco serra les poings dans son dos. Il s'y attendait.
— J'en ai conscience, Père. Mais il me semble qu'en ajustant notre discours, on peut éviter les commérages. S'il s'agit d'un internat d'excellence, pour mes études, cela serait perçu comme un investissement dans l'avenir.
Lucius sourit froidement.
— Tu le sais, n'est-ce pas ? J'ai déjà prévu ton entrée à Hogwarts, la meilleure université d'Europe, dès tes quinze ans. Neuf heures de route. Une heure en jet.
— Je le sais.
Un silence s'étira.
— À quel point veux-tu t'éloigner de cette famille, Draco ?
Lucius, immense, figé dans son fauteuil de cuir. Draco, encore frêle malgré ses efforts, droit comme une lame tendue. Deux Malfoy. Deux mondes.
Le regard du jeune garçon se fit plus dur. Ils se fixèrent longuement.
Lucius finit par trancher, d'un ton presque amusé :
— J'accepte ton désir... à mes conditions. Ce sera un contrat en bonne et due forme.
Il ouvrit son ordinateur portable, tapa durant une quinzaine de minutes, puis lança l'impression. Une dizaine de pages s'échappèrent de l'imprimante. Lucius les prit, ajouta à la dernière page un "Lu et approuvé" d'un geste mécanique, signa, puis tendit le tout à Draco.
— Assieds-toi. Lis attentivement.
Draco s'installa, lut chaque clause avec une précision douloureuse. Chaque mot semblait lui retirer un fragment de liberté, comme si la langue administrative tissait autour de lui une toile invisible. Lorsqu'il eut fini, il releva la tête, la gorge sèche.
— Si je comprends bien, en échange de ce logement — choisi par vos soins, sans domestique —, je devrai suivre les études que vous avez déterminées. Dès l'âge légal, je travaillerai comme stagiaire, au plus bas de l'échelle, dans l'entreprise familiale. L'argent gagné servira à couvrir mon loyer et mes besoins. Vous prendrez en charge ma garde-robe tant que je serai votre héritier. Je devrai me rendre disponible à la demande pour entretenir l'image de la famille. Et je ne devrai jamais, jamais parler de ce contrat à qui que ce soit. Ni même évoquer le fait que je vis seul. Sinon, je serai déshérité.
Lucius hocha la tête, un sourire infime aux lèvres.
— Tu as tout compris. C'est un échange honnête. Les termes sont clairs : tu veux ton indépendance ? Alors tu l'assumeras pleinement. Mais aux yeux du monde, tu restes un Malfoy. Rien ne doit entacher notre nom. Absolument rien.
Il posa un stylo plume sur le bureau. Draco le fixa. Une question le traversa fugacement : à quel point voulait-il fuir ? Jusqu'à quel point était-il prêt à s'effacer ?
Il prit le stylo. Signa.
— Je comprends. Je ferai de mon mieux pour ne pas vous décevoir.
Le sourire de Lucius s'élargit, mauvais, satisfait.
Et Draco comprit que ce moment, plus que tout autre, scellait son destin. Il ne pourrait plus jamais revenir en arrière. Dans le silence du cabinet, figé entre les trophées et les fantômes du nom qu'il portait, il crut entendre se refermer sur lui les gonds invisibles d'une cage dorée.
