Chapitre 5 — Le fantôme du nom
Maison des Black — 1993
Il était revenu.
Juste une nuit.
Avant de disparaître pour de bon.
Le papier était encore taché d'encre quand il l'avait glissé dans sa poche.
Draco ne se souvenait pas vraiment de comment il avait quitté le manoir.
Il se rappelait le silence.
La voix de Severus, absente pour toujours.
Le regard vide de sa mère.
Et ce fichu contrat qui le liait à son père, même dans la fuite.
Il aurait pu lui dire au revoir.
Mais elle n'était déjà plus là.
Seulement son corps. Son absence.
Et ce regard. Froid, sans fond.
Sa mère ne l'avait pas regardé. Pas vraiment.
Severus ne le ferait plus.
Alors il cherchait, sans y penser, un regard qui ne fuyait pas.
Il était monté dans la voiture.
Il avait donné l'adresse.
La maison des Black n'avait jamais été un refuge.
C'était un vestige, un mausolée.
Mais c'était là qu'il allait, comme Severus l'avait mentionné, un jour, dans une phrase presque volée :
« Si un jour je ne suis plus là, va chez les Black. Patmol comprendra. »
Alors il avait suivi les mots.
La maison sentait l'oubli. Et quelque chose d'autre, plus insistant.
Comme si elle contenait des souvenirs qu'on avait enfermés dans des boîtes, sans jamais oser les rouvrir.
Quand il poussa la porte poussiéreuse de la vieille bâtisse, Draco fut frappé par l'odeur âcre de renfermé et de tabac froid.
Le couloir grinça sous ses pas.
Tout semblait figé, et pourtant… il y avait une présence.
Il n'y avait aucun bruit.
Même ses propres pas semblaient retenus.
Comme si la maison elle-même attendait.
Le parquet craquait comme s'il protestait à chaque pas.
Rien n'était prêt pour l'accueillir.
Comme s'il était de trop, même ici.
Et pourtant… il restait.
Il comprenait ce genre de silence.
Celui d'une maison qui avait perdu la guerre mais refusait de tomber.
La maison n'avait pas changé, mais elle semblait à l'arrêt.
Comme si elle retenait son souffle depuis qu'il était parti.
Depuis que Severus n'occupait plus son ombre.
Il crut sentir, un instant, l'ombre d'un parfum familier.
Pas tout à fait celui de Severus.
Plutôt celui de l'absence qu'il laissait derrière lui.
Il ne savait plus très bien ce qu'il fuyait. Le manoir. Son père. Lui-même.
Ce n'était pas un départ.
C'était juste le fantôme de son nom, cherchant où disparaître.
Il entendit le raclement d'une chaise.
Une toux.
Dans le salon, à demi plongé dans l'ombre, un homme aux cheveux longs et noirs, hirsutes, était assis, jambes croisées, un livre renversé sur la table basse.
Il leva les yeux.
— J'imagine que tu ne viens pas vendre des encyclopédies, grogna-t-il.
Draco s'était figé, la main sur la porte.
— Patmol.
L'homme haussa un sourcil.
Un sourire, fatigué, fendit son visage.
— T'as une bonne mémoire.
C'est Severus qui t'a envoyé ?
Draco hocha la tête.
Le nom, la voix, le regard : quelque chose résonnait, mais tout restait flou.
Il avait l'habitude d'être disséqué, jugé, classé.
Mais cet homme le regardait sans rien chercher.
Comme s'il le reconnaissait sans explication.
Il resta debout, dans l'encadrement, comme suspendu.
L'homme ne bougea pas.
— T'es bien Draco. Je reconnais tes yeux.
Severus m'en avait parlé.
Il hocha encore. Plus lentement.
— On s'est croisés, hier.
Pas longtemps, mais assez.
Tu m'avais laissé plus que ce dessin.
Mais j'te reconnais.
Y a un dessin dans ma chambre.
Un petit dragon griffonné à la hâte, avec écrit : pour Harry.
Et puis ce dessin de Severus.
Et la peluche, aussi.
Tout est resté là.
Draco eut un temps d'arrêt.
Sa gorge se serra.
— C'était à Severus.
C'étaient mes jouets.
Il m'a demandé ce que je voulais laisser.
J'ai tout donné.
Pour… lui.
Il ne dit pas Harry.
Pas encore.
C'était trop tôt.
Patmol se leva lentement, comme s'il sortait d'un rêve.
Il n'était pas beau.
Il avait l'air écorché, sale, mal rasé.
Mais son regard était vivant.
— Il me manque aussi, dit-il d'une voix douce.
Le silence tomba, dense comme une couverture mouillée.
Ils n'avaient rien à ajouter.
Rien que le silence ne dise mieux.
Draco détourna les yeux.
Il n'aurait pas su dire ce qui l'avait mis en confiance.
L'homme n'avait rien d'un guide.
Mais il ne le regardait pas comme un Malfoy.
Ni comme un traître.
Juste… comme un garçon paumé.
Il savait qu'il ne devait pas faire confiance.
Mais il le fit.
Il y avait quelque chose dans ce regard.
Une chaleur étrange.
Comme un souvenir inventé, ou un visage vu en rêve.
Il ne savait pas s'il l'avait déjà vu… ou si Severus lui en avait simplement trop parlé.
— Tu peux rester ici, ajouta-t-il simplement.
Tant que tu veux.
Personne ne viendra.
Et j'dirai rien à ton père.
— Vous savez pour lui ?
— Je sais ce que c'est, les pères qui veulent faire de toi un nom plutôt qu'un être humain.
Dans sa tête, la voix de son père résonnait encore, claire comme une gifle :
Tu n'as pas besoin d'amis. Tu as un nom.
Et puis il y avait celle de Patmol, usée, humaine :
Il me manque aussi.
Ils n'avaient rien en commun, à part peut-être ce vide dans le regard quand on leur parlait de famille.
Et cette façon de rester debout malgré tout.
Il le regarda comme un reflet brouillé.
Ce qu'il risquait de devenir.
Ce qu'il était peut-être déjà.
Draco baissa la tête.
Ce n'était pas Severus qui hantait cette maison.
C'était lui.
Le nom qu'il portait.
Celui qu'il ne voulait plus traîner derrière lui comme une chaîne.
Il n'y avait plus rien à dire.
Rien que le silence ne dise mieux.
Il dormit dans la chambre du fond.
Sous des draps rêches.
Avec Glaive, au pied du lit.
Le vieux dragon.
Celui qu'il avait offert.
Celui que Severus avait gardé.
Il s'assit sans y penser. Le matelas grinça sous lui.
Glaive était resté là, immobile, comme s'il avait toujours su qu'il reviendrait.
Il était là avant la mort.
Avant les promesses.
Le seul témoin qui n'avait jamais changé.
Le matelas s'enfonçait par endroits.
Il sentait vaguement le feu de bois, le cuir usé, et quelque chose d'ancien.
Une odeur de vécu.
Ici, tout avait été abîmé, mais rien n'était figé.
Sur l'étagère bancale, un mug à moitié ébréché portait encore l'empreinte d'une trace de café sèche.
À côté, une empreinte ronde, plus pâle, marquait le bois.
Une tasse oubliée.
Ou la main de quelqu'un qui ne reviendrait plus.
Il ramena Glaive contre lui, comme on serre une certitude.
Ou ce qu'il en reste.
Il s'appelait encore Malfoy, sur les papiers.
Mais il ne savait plus ce que ça voulait dire.
Un nom est censé te précéder.
Le sien s'accrochait à ses talons.
Allongé sur le dos, il fixa longtemps le plafond, l'ombre des rideaux dansant doucement contre la lumière des réverbères.
Il crut entendre, dans un souffle de mémoire, la voix grave de Severus :
Tu n'es pas obligé de rester.
Il l'avait déjà entendue. Dans une autre pièce. Une autre vie.
Il rêva d'un homme qu'il ne connaissait pas vraiment,
mais qui gardait ses souvenirs dans une boîte,
et son nom dans un coin de la mémoire.
Il ne connaissait pas le garçon à qui il avait offert ce dragon.
Mais il avait dessiné pour lui. Comme on espère sans y croire.
Comme on existe un peu plus en laissant quelque chose.
Peut-être n'avait-il jamais su pourquoi.
Mais il l'avait laissé, ce dessin.
Comme une offrande.
Ou un appel.
Il ne savait toujours pas qui il était.
Mais dans ce regard-là, il n'avait pas besoin de l'être.
Un nom, on te le donne.
Un regard, on le gagne.
Et celui-là, il l'avait mérité.
Rien qu'en étant encore là.
Il n'en parlerait jamais.
Mais cette nuit-là, il la garderait.
Comme on garde une clef dans une poche trouée : perdue, mais toujours là.
Il était revenu. Une seule nuit.
Et cette nuit, elle l'avait gardé aussi.
Et si, au fond, ce n'était pas lui qui était revenu ?
Mais ce qu'il essayait de devenir.
