Chapitre 6 — Le marquage

Londres, 2004
La nuit n'était jamais vraiment silencieuse dans l'appartement de Draco.
C'était un silence grésillant, plein de craquements de canalisations, de pas étouffés dans le couloir, d'un robinet qui fuyait.
Un silence trop réel pour rassurer.
Il s'était réveillé en sursaut, assis dans son lit comme expulsé d'un rêve qu'il n'avait pas eu le temps de fuir.
Ses draps collaient à sa peau.
Son tee-shirt était trempé dans le dos.
Et son bras — son bras gauche — le lançait, comme si la brûlure avait recommencé.
Il n'y avait pas de marque magique.
Juste une cicatrice.
Fine. Légèrement boursouflée.
Invisible sous les manches longues.
Mais présente.
Toujours.
Il se leva sans allumer la lumière.
Les néons du couloir filtraient à travers les persiennes, striant son parquet de lignes blafardes.
Il marcha pieds nus jusqu'à la petite cuisine, ouvrit le robinet, se rinça le visage.
L'eau était froide.
Trop.
Il se laissa tomber sur la chaise bancale, posant son front contre la table.
Le contact du bois brut réveilla un autre souvenir.
Une autre surface.
Plus lisse.
Plus glacée.
Une table en marbre.
Le souffle d'un couloir souterrain.
Et l'odeur du métal chauffé à blanc.


Manoir Lestrange, 2002
Il faisait froid, malgré l'été.
Le couloir n'était éclairé que par la lumière blafarde de torches anciennes, qui grésillaient faiblement sur les murs de pierre.
Draco avançait, pieds nus sur le carrelage lisse.
Sa chemise blanche pendait autour de lui comme un vêtement d'hôpital.
On lui avait demandé de se changer. Il avait obéi.
Lucius ouvrait la marche.
Théo suivait en silence, à deux pas derrière.
Draco aurait pu se retourner.
Le regarder.
Mais il ne le fit pas.
Il savait déjà que Théo ne dirait rien.
La salle était grande, circulaire.
Un cercle noir était peint sur le sol, comme un œil vide.
Une table. Du marbre. Blanc, veiné de gris.
Un tabouret. Un brasero.
Bellatrix souriait.
— Ah, enfin. Le petit prince.
Sa voix vrillait dans l'air, aiguë, théâtrale.
Elle tenait une paire de gants de cuir dans une main.
Et dans l'autre, une longue tige de métal, fine comme une branche.
Sa pointe reposait déjà dans le feu.
— Tu sais pourquoi tu es là, n'est-ce pas ? lança Lucius, sans se retourner.
Draco ne répondit pas.
Il savait.
Il savait qu'il était là pour entrer. Pour appartenir. Pour porter la trace.
Pas une marque magique. Ce temps-là était fini.
Quelque chose de plus ancien.
De plus primitif.
Une signature au fer.
Un serpent, stylisé.
La queue en spirale.
La gueule ouverte.
Le symbole du Réseau.
Lucius s'approcha de la table, sans émotion.
Il fit un geste vers le tabouret.
— Assieds-toi.
Draco obéit.
Pas parce qu'il avait peur.
Parce qu'il n'y avait pas d'autre issue.
Il tendit le bras gauche.
Bellatrix approcha.
Elle portait un parfum âcre.
Quelque chose de poussiéreux, d'animal.
Ses yeux brillaient d'un éclat fou.
— Je vais être douce, promit-elle.
Elle mentait.
Le fer sortit du brasero dans un grésillement.
Rouge. Presque blanc à l'extrémité.
Draco serra les dents.
Il ne cria pas.
Il ne cria pas quand elle pressa la pointe contre sa peau.
Ni quand la chair se souleva.
Ni quand l'odeur le frappa — celle de sa propre chair brûlée.
Il vit des étoiles.
Son souffle se coupa.
Sa colonne se raidit.
Mais il resta immobile.
Il pensa à Severus.
À sa voix, lente.
À une phrase. Une simple phrase.
Tiens bon.
Puis ce fut fini.
La marque était là.
Un serpent tordu, rouge foncé, déjà noirci par les chairs vives.
Draco sentit son estomac se retourner.
Il glissa du tabouret sans prévenir.
Ses jambes cédèrent.
Personne ne bougea.
Pas Lucius.
Pas Bellatrix.
Et Théo… Théo non plus.
Il l'avait vu.
Il avait tout vu.
Et il n'avait pas bougé.
Draco s'agrippa au rebord de la table pour se relever.
Ses genoux tremblaient.
— Tu as été courageux, fit Lucius, presque mécaniquement.
— Il fallait bien, murmura Théo.
Draco le regarda, enfin.
Leurs yeux se croisèrent.
Ce fut suffisant.
Il n'y avait plus rien à dire.
Juste le feu encore rougeoyant dans le brasero.
Et la morsure dans la peau.


Retour au présent – Université, 2004
Draco sortit dans le couloir encore vide.
Il était tôt. Trop tôt pour croiser grand monde.
Ses chaussures résonnaient à peine sur le carrelage gris.
Une lumière artificielle zébrait les murs, sans chaleur.
Il entra dans la petite salle commune du deuxième étage.
La cafetière était en veille.
La bouilloire grésillait.
Il s'assit dans un coin, dos au mur.
Il n'y avait personne.
Il remonta lentement sa manche gauche.
Juste pour voir.
Pour s'assurer que c'était fini.
Mais non. C'était là.
Toujours là.
Ce n'était pas une cicatrice.
C'était une signature.
Tu ne portes plus mon nom.
Mais tu porteras le leur.
Il ne savait plus si Lucius l'avait dit à voix haute.
Mais il l'avait entendu.
Et Théo l'avait laissé seul.
Plus tard, il avait compris : c'était lui qui avait parlé.
Théo qui s'était tu pendant le marquage, et qui, il le comprendrait plus tard, avait déjà parlé.
Le rejet avait été froid.
Administratif.
Un courrier. Une phrase.
Le nom Malfoy ne t'appartient plus.
Mais la marque, elle, restait.
Il ne serait jamais libre.
Même après la fin du contrat.
Même loin du manoir.
Lucius avait veillé à cela.
— Mauvaise nuit ?
La voix le tira de ses pensées.
Draco releva la tête.
Harry était là, dans l'embrasure de la porte, une tasse à la main.
Ses yeux s'étaient posés, un instant, sur le bras découvert.
Il n'avait rien dit.
Mais il avait vu.
Draco baissa aussitôt sa manche, presque machinalement.
— J'ai eu pire, souffla-t-il.
Harry ne répondit pas.
Il posa la tasse sur la table à côté.
Puis repartit, sans un mot.
Draco la fixa longtemps.
La vapeur montait doucement.
Il tendit la main. Ses doigts frôlèrent la porcelaine chaude.
Mais il ne but pas.
Ce n'était pas la chaleur du thé qui lui avait brûlé les doigts.
C'était la mémoire.
Il croisa son regard. Et ce fut pire que la brûlure.

Il crut l'entendre, une dernière fois. Severus. Pas sa voix. Sa retenue. Son absence.

Le serpent le fixait à jamais, enroulé autour de sa peau comme un jugement.

Il ne savait pas si c'était un cadeau ou un aveu. Peut-être les deux.

Il ne se souvenait pas d'avoir crié. Mais il se rappelait le bruit : un sifflement, comme si l'air lui avait brûlé la gorge de l'intérieur.

S'il avait été là, Severus aurait arrêté ça. Il le savait. Et c'était peut-être pour ça qu'il n'y était pas.

Il ne détourna même pas les yeux. Et c'est ce regard-là que Draco garderait en mémoire, plus que la douleur.

La chaleur du thé lui monta dans les doigts, mais elle ne le réchauffa pas. Il resta froid à l'intérieur, comme si le feu s'était figé là, il y a deux ans.

Il sentit la peau boursoufler. Ça suintait. Une odeur d'acier et de chair vive lui monta au nez.

Il ne tendit pas la main. Il ne demanda rien. Il se releva seul, parce qu'il n'y avait personne à qui faire confiance.

Il ne serait jamais libre. Pas dans sa peau. Pas dans sa tête. Pas tant que cette marque existerait quelque part, même si personne ne la voyait.

Il ne portait plus le nom. Mais le fantôme, lui, ne l'avait jamais quitté.