Chapitre 7 – Sous la peau

Université de Londres, 2004

Le vent sur le toit portait une odeur de pluie.

Pas celle qui tombe. Celle qui hésite. Lourde, métallique, suspendue dans l'air comme une menace.

Draco s'était assis contre la rambarde, les genoux ramenés vers lui. Il avait regardé la ville s'étirer sous le ciel gris, indifférente.

Ses doigts jouaient avec un bouton de sa manche, machinalement.

Il n'avait pas vu l'heure passer.

Il n'y avait rien dans sa tête. Juste le vent. Et un vertige diffus, comme s'il avait oublié ce qu'il faisait là.

Quand il redescendit, le séminaire avait commencé depuis plusieurs minutes.

La salle était à demi vide, comme toujours le jeudi matin. Quelques visages familiers, dispersés. Blaise était là, penché sur un carnet. Pansy aussi, plus en retrait, jouait avec un stylo entre ses doigts, l'air absente.

Harry parlait, debout près du tableau. Il s'interrompit une fraction de seconde en voyant Draco entrer, mais ne dit rien.

Draco s'installa au fond, sans bruit.

Il sortit un cahier qu'il n'ouvrit pas.

Il ne regarda pas Harry.

Pas une seule fois.

Mais il sentit ses yeux sur lui.

Le cours continua. Des phrases flottaient dans l'air : une citation, une date, une question rhétorique.

Draco entendait, mais ne suivait pas.

Il fixait un point vide sur la table, entre deux marques d'encre.

Quand le silence se fit, il releva la tête.

Le cours était fini. Les autres se levaient. Blaise aussi.

Draco restait assis.

Harry s'approcha, feuilles en main. Il distribuait les notes d'un devoir.

Il posa la copie de Draco sur sa table.

Ses doigts frôlèrent les siens.

Juste un instant.

Mais c'était suffisant.

Draco se crispa.

Pas visiblement. Juste un frisson. Un mouvement de retrait.

Mais Harry le vit.

Il s'arrêta. Les yeux fixés sur lui.

— Vous avez une minute ? demanda-t-il.

— Non, répondit Draco sans relever les yeux.

Il rangea ses affaires avec une lenteur presque provocante, puis se leva, dos droit, regard lointain.

Chaque pas sonnait comme une affirmation. Il refusait d'exister autrement qu'en silhouette maîtrisée.

Et sortit.

Blaise n'avait pas bougé.

Il observait Harry.

Rien dans son expression ne trahissait ce qu'il pensait.

Mais quand il passa près du bureau, il glissa, à mi-voix :

— Il est arrivé bien avant tout le monde. Il a juste choisi de ne pas se montrer.

Et il s'en alla à son tour.

Il marchait vite.

Les couloirs de l'université semblaient plus froids qu'à l'accoutumée, ou peut-être était-ce son propre corps qui refusait encore de revenir à la normale.

Ses mains tremblaient à peine. Il les glissa dans ses poches.

— Tu vas où, là ?

Pansy venait de le rattraper, talons claquant sur le sol, manteau jeté sur l'épaule comme une cape dramatique.

— T'as séché le début du cours, et maintenant tu files sans un mot ? J'étais pas au courant que t'avais signé pour la version fantôme de toi-même.

Il ne répondit pas.

— Draco.

Elle le força à s'arrêter en posant une main sur son bras.

Il tressaillit.

Pas violemment, mais juste assez pour qu'elle retire sa main comme si elle s'était brûlée.

Un silence.

— Tu m'expliques ? souffla-t-elle, plus bas.

— Il n'y a rien à expliquer.

— Tu dis ça à chaque fois. Mais là… c'est pas comme d'habitude. Tu parles à peine à Blaise. Tu esquives les soirées. Et t'as cette tête — cette tête de mec qui n'a pas dormi depuis une semaine et qui se fait mordre de l'intérieur.

Draco releva enfin les yeux vers elle.

Ils étaient glacials. Contrôlés. Trop parfaits pour être honnêtes.

— Peut-être que c'est exactement ça.

Elle resta figée.

Puis, d'une voix plus douce :

— Tu veux que je reste avec toi ce soir ? On annule la sortie, on commande quelque chose. Rien d'extravagant. Juste toi et moi. Comme avant.

Il secoua la tête.

— Non.

— Parce que tu veux être seul ?

— Parce que je dois l'être.

Pansy le regarda, longtemps.

Elle ouvrit la bouche. Puis la referma.

Et finit par hocher la tête, lentement, comme quelqu'un qui accepte une réponse en sachant qu'elle n'est pas la vraie.

— D'accord. Mais si tu tombes, je t'épargne pas le sarcasme.

Il eut un mince sourire. Le premier de la journée. Peut-être de la semaine.

— Tu promets ?

Elle tourna les talons sans répondre, ses boucles noires dansant sur ses épaules.

La pression de sa main restait imprimée sur son bras, comme si sa peau refusait de revenir à la normale.

Draco resta seul dans le couloir, dos contre le mur, les yeux fermés.

Juste une seconde.

Juste le temps que ça passe. Ou que ça explose.


Harry avait repris ses notes sans les lire.

La salle était vide. Les tables, encore marquées de traces de café et d'encre, ne disaient rien.

Mais il revoyait tout.

Le sursaut.

Le regard fuyant.

La main qui s'était refermée trop vite.

Il savait ce que c'était.

Pas la blessure.

La retenue.

Il avait vu ce genre de réaction chez d'autres. Des gamins en centre de redressement. Des anciens combattants.

Des corps qui se souviennent, même quand la bouche ment.

Il aurait pu lui parler.

Mais il ne l'avait pas fait.

Parce que ce n'était pas encore le moment.

Parce que Draco aurait fermé toutes les portes, plus violemment encore.

Alors il avait reculé.

Comme on recule d'un animal blessé.

Et pourtant… il avait envie de rester. Juste pour être là, à distance.

Il ramassa ses affaires.

Fit glisser la porte.

Et s'arrêta.

Un papier dépassait du carnet de Draco, oublié sur la table.

Il hésita.

Puis le tira doucement.

Un dessin.

Vieux. Froissé.

Un dragon, malhabile. Griffonné. Le même que celui qu'il gardait, rangé dans une boîte, depuis des années.

C'était le même trait hésitant. Le même que celui qu'il avait vu, enfant, dans une boîte qu'on lui avait laissée comme un secret.

Il ferma les yeux.

Et murmura :

— Pourquoi maintenant ?

Quelque part, Harry aurait voulu en parler à quelqu'un. À Severus, peut-être. Pas parce qu'il le connaissait, mais parce qu'il avait été là, pour lui. Pour Draco.

Il ne savait pas s'il voulait pleurer ou sourire. Alors il ne fit ni l'un ni l'autre. Juste... attendre que ça passe.

Harry le voyait encore, même après son départ. Il ne portait plus le nom, non. Mais il portait autre chose. Et ça pesait plus lourd que tout.

Harry imaginait ce fardeau invisible, ce poids qu'on ne voyait pas mais qui modifiait sa façon de marcher.

La pluie s'était mise à tomber. Mais il ne l'entendait pas.