Chapitre 9 – Le bal des apparences
Le reflet dans le miroir ne lui ressemblait plus. Draco se regardait sans vraiment se voir, à moitié nouant sa cravate, l'autre main crispée sur le rebord du lavabo. Son costume était impeccable, choisi avec soin malgré le peu d'envie. Il avait hésité à ne pas y aller, à faire semblant d'être malade, à disparaître. Mais on ne disparaît pas quand on est un Malfoy, même quand on n'en porte plus vraiment le nom.
Il avait hésité sur la cravate. Celle qu'il portait était noire, simple. Le genre qu'on met pour les enterrements.
Encore une soirée. Une de plus. Il ne savait même plus lesquelles il avait déjà traversées, tant elles se ressemblaient.
Le silence pesant de l'appartement n'était brisé que par le bruit de l'eau qui coulait dans le lavabo de la cuisine. Tout en lui criait l'envie de rester. De fuir. Mais il savait ce qui l'attendait s'il manquait une soirée officielle comme celle des Parkinson. Le contrat le liait encore, jusqu'à sa majorité. Et même sans l'héritage, il y avait les apparences. Toujours les apparences.
Il se demanda s'il existait un manuel du parfait imposteur. Il aurait sûrement coché toutes les cases.
Il avait lu les clauses trop de fois. Même sans fortune, il restait lié par ses obligations. S'il disparaissait, c'est son silence qui deviendrait suspect.
Il remonta lentement la manche de sa chemise. La marque brûlait encore parfois. Il ne savait pas si c'était réel ou seulement dans sa tête. Une mémoire de douleur. Une punition éternelle.
Parfois, il lui semblait encore sentir l'odeur de fer chauffé, mêlée à celle de sa propre peau brûlée.
Un message s'afficha sur son téléphone. Pansy. Elle lui confirmait l'horaire, le ton léger, presque joyeux. Mais il connaissait ses messages. Et ce qu'elle n'écrivait pas.
Il souffla longuement, réajusta sa cravate et sortit.
Le domaine Parkinson baignait dans la lumière dorée des lanternes suspendues. Les voitures de luxe se succédaient devant l'entrée, les invités en robes longues et en smokings ajustés gravissaient les marches de marbre comme une parade silencieuse.
Il parlait leur langue, portait leur masque, mais ne partageait plus leurs dieux.
Il était censé incarner l'élite, mais en franchissant ces portes, il se sentait plus imposteur que jamais.
Un éclat de rire résonna soudain, trop aigu, comme une fausse note dans un concert parfaitement rôdé. Il sursauta sans le montrer.
Il s'avança dans le hall.
Le parquet brillait sous les pas feutrés, et l'air était saturé de parfums entêtants, un mélange de fleurs fraîches, d'alcool fort et d'anciennes rancunes.
Partout, des invités en tenue de soirée.
Il traversait la foule comme on traverse un rêve trop lumineux : des silhouettes bien habillées, des sourires qui n'avaient pas de voix.
Un homme éclata de rire, puis but une gorgée de son verre sans tremper les lèvres. Le geste était parfait. Trop.
C'est Pansy qu'il aperçut la première, près du grand escalier.
— Tu es venu, dit-elle simplement.
— J'avais pas vraiment le choix.
— Je sais.
— Fais au moins acte de présence.
Sa voix avait légèrement tremblé, presque imperceptiblement. Mais Draco l'avait entendue.
Il réalisa qu'il ne lui avait même pas demandé de l'accompagner, comme ils le faisaient autrefois. Pas parce qu'il ne voulait pas d'elle, mais parce qu'il n'avait pas eu la force de jouer la comédie. Pas cette fois.
La lumière des lustres glissait sur les visages comme un vernis fragile, incapable de masquer les failles.
Blaise les rejoignit à ce moment-là.
— On a cru que t'allais nous planter.
— J'y ai pensé.
Sous le tissu lisse de sa manche, la peau picotait par moments. Comme si la marque, elle aussi, écoutait tout ce qui se disait ce soir.
Ce n'était pas une cicatrice. C'était une signature. Une preuve vivante de tout ce qu'on avait voulu qu'il devienne.
Blaise se leva lentement, son esprit tourbillonnant. Il comprenait ce que Pansy disait, mais la vérité le frappait comme un coup de poing. Il avait vu Draco se refermer sur lui-même, mais il n'avait pas voulu l'admettre. La vérité était qu'il ne pouvait rien faire pour l'aider.
— Si tu tombes… murmura-t-il. On tombera avec toi.
— Merci.
Il n'avait pas prévu de parler. Mais le mot lui avait échappé, comme un aveu muet.
Il avait besoin d'air.
Et Théo… mieux valait ne pas y penser. Pas ce soir. Pas ici.
Il s'éloigna d'eux, traversa la salle lentement, croisant des regards, répondant à des sourires, saluant par automatisme.
Il jouait le rôle, mais le costume pesait.
Ginny Weasley, carnet à la main…
— Pas de discours ce soir, Malfoy ?
— Je préfère le silence aux faux-semblants.
— Pourtant, tu es ici.
Elle avait gagné. Il détourna les yeux.
Était-ce du mépris ? Ou une forme de compassion camouflée ? Il n'arrivait plus à distinguer les deux.
Ils semblaient savoir exactement pourquoi ils étaient là. Lui, il flottait entre deux mondes. Jamais assez traître pour les uns. Jamais assez loyal pour les autres.
Un peu plus loin, Hermione Granger…
Elle ne s'était pas approchée, mais son regard l'avait frôlé comme une sentence suspendue. Elle savait. Il en était sûr.
Ron Weasley, fidèle à lui-même, regardait tout ça comme un match politique dont il connaissait déjà les gagnants.
McGonagall, elle, ne l'avait jamais quitté des yeux.
— Draco.
Il n'eut pas besoin de se retourner. Il connaissait cette voix. Barty Croupton Jr.
— Je me demandais si tu viendrais.
— Me voilà.
— Ton père serait fier.
Il ne voulait pas être son père. Mais parfois, dans un regard, un mot, un silence, il avait peur de l'être déjà devenu.
Il imaginait sans mal son père dans un coin de la pièce, bras croisés, jugeant en silence. Même absent, il dictait encore les règles.
— Il y aura une réunion privée bientôt. Pour les jeunes qui savent où est leur place. Tu as reçu l'invitation ?
— Non.
À l'évocation de ce nom, quelque chose se serra dans sa gorge. Riddle n'était pas là, mais il planait dans chaque phrase, chaque sourire trop poli.
— Dommage. Mais je vais m'en charger.
Son parfum était âcre, un peu trop fort. Comme s'il cherchait à masquer autre chose.
— Tu as du potentiel. Ce serait dommage de le gâcher… pour de mauvaises alliances.
Puis il s'éloigna, laissant dans l'air un goût de menace.
Il avait envie de partir, de claquer la porte, de tout foutre en l'air. Mais il resta là, immobile, à sa place. Comme toujours.
Il aperçut Blaise et Pansy au loin, encore là, dos à lui. Une part de lui voulait les rejoindre. Mais ses pieds ne bougeaient pas.
Il les aperçut au loin, encore là, dos à lui. Une part de lui voulait les rejoindre. Mais ses pieds ne bougeaient pas.
Il les enviait, parfois. Ceux qui savaient rire encore, parler fort, oublier les murs autour d'eux. Lui, il ne savait plus très bien comment on respirait librement.
Il avait le droit de parler, de rire, de boire. Mais pas de choisir.
Il croisa les armoiries des Parkinson gravées sur les murs du hall. Leur neutralité affichée n'était qu'un vernis de plus. Ils accueillaient tout le monde avec le même sourire poli. Ce qui, en soi, était encore plus dangereux.
Il croisa son reflet dans la baie vitrée. Juste une silhouette bien habillée, figée dans la lumière dorée. Il n'y avait plus personne derrière les yeux.
Il aurait voulu desserrer sa cravate. Mais il savait que rien, ce soir, ne pouvait vraiment se relâcher.
Pris.
