Chapitre 10 – Sous les masques, la vérité
Quand Sirius l'avait sorti des Dursley, Harry n'avait rien emporté. Ni affaires, ni souvenirs heureux. La maison Black lui avait semblé froide, étrangère. Jusqu'à ce qu'il ouvre cette vieille boîte, dans un placard oublié du grenier.
À l'intérieur : une peluche dragon fatiguée, des jouets soigneusement rangés. Et un dessin. Un soleil disproportionné, un dragon au sourire trop large, une maison sombre aux volets rouges. Et au milieu, un petit garçon blond en costume tendait un papier au dragon. On pouvait y lire, en lettres enfantines : « For Harry ».
Harry n'avait pas compris au début. Puis Sirius lui avait raconté. C'était Draco. C'était ses jouets. Et ce dessin, il l'avait fait pour lui. Avant même de le connaître.
Depuis, il ne s'en était jamais séparé. C'était un cadeau silencieux. L'un des rares qu'il avait jamais reçus sans conditions. Le dessin était toujours là, posé sur la table basse, comme une épine dans la chair.
Harry n'arrivait pas à dormir. Il n'avait pas mis les pieds à cette maudite soirée, mais l'écho de ce qu'on lui avait raconté résonnait en boucle. Il revoyait des bribes, des gestes qu'il n'avait même pas vus. Il l'imaginait, lui. Draco. En costume. En contrôle. En apparence.
Et pourtant, ce n'était pas cette image qui le hantait. C'était une autre. Bien plus ancienne. Celle de cette nuit. La porte qui s'ouvre. Le vent de novembre. Le souffle coupé. Le regard fou de Draco. La marque, rouge et vive, comme une plaie vivante.
Harry se redressa sur le canapé et prit le dessin entre ses doigts. Le papier était froissé, l'encre un peu pâlie. Un dragon malhabile, griffonné trop vite. Et pourtant, il n'avait jamais pu s'en débarrasser.
Pourquoi ce souvenir me hante-t-il autant ? Je n'arrête pas de penser à lui…
Il ferma les yeux. Il se souvenait de tout. De la chaleur étrange qu'il avait ressentie en posant la main sur l'épaule de Draco. Du choc en voyant la marque. De cette impression d'être pris dans quelque chose qu'il ne comprenait pas, mais qui comptait.
Quelque chose en lui refusait de tourner la page. Il sentit à nouveau cette chaleur — presque irréelle — dans sa paume, là où, deux ans plus tôt, il avait touché Draco. Comme si son corps se souvenait avant lui. Le salon était encore baigné de la lumière du matin quand Harry rejoignit les autres.
Ginny s'était laissée tomber sur le canapé, les jambes croisées, une tasse fumante dans les mains. Hermione prenait des notes en silence, déjà plongée dans ses observations. Ron tapotait du pied, l'air agacé. McGonagall était debout près de la fenêtre, droite comme une lame.
— Alors, dit Ginny, sans lever les yeux. L'élite de Riddle n'a pas changé. Champagne, sourires de crocodiles, et promesses dans le vide.
— Tu veux dire menaces bien emballées, corrigea Hermione. Barty Croupton Jr. était là. Il a pris la peine de discuter avec certains étudiants. Dont… Malfoy.
Harry releva les yeux. Il sentit son cœur se contracter.
— Qu'est-ce qu'il lui a dit ? demanda Ron.
— On ne sait pas exactement, répondit Hermione. Mais ils se sont isolés un moment. C'est suspect.
Ron croisa les bras.
— C'est toujours suspect, avec lui. On ne peut pas lui faire confiance.
— Il n'était pas à sa place là-bas, murmura Ginny. Ou peut-être trop, justement.
Un silence tomba.
Sirius entra dans la pièce à ce moment-là, les traits tirés mais attentifs. Il s'arrêta près de la table, prit une gorgée de café et fixa brièvement Harry. Puis il parla, sans détour.
— Draco n'a pas remis les pieds ici depuis qu'il a décidé de devenir indic. Il allait à d'autres réunions. Ailleurs. C'est pour ça que vous ne l'avez jamais croisé.
— Il faudra garder un œil sur lui, dit simplement McGonagall. Il marche sur une corde raide, et la chute est toujours brutale.
McGonagall hocha lentement la tête.
— Il prend des risques. Et si Croupton l'a approché… c'est que la partie commence vraiment.
Hermione leva les yeux vers Harry.
— Tu crois qu'il est toujours de notre côté ?
Harry ne répondit pas tout de suite. Il repensait à cette nuit. À cette présence sur le seuil. À cette main qui avait tremblé quand il l'avait touché.
— Je crois… qu'il a déjà choisi. Il essaie juste de survivre.
L'appartement était silencieux, presque figé dans une lumière grise de fin de matinée. Draco n'avait pas dormi. Il avait retiré sa cravate sans même y penser, s'était affalé sur le canapé sans même allumer la lumière.
Le carton était posé sur la table. Carton épais, noir, calligraphie dorée. Il savait ce que c'était dès qu'il l'avait vu.
"Réunion privée — Cercle intérieur. Présence exigée. Tenue formelle. Le lieu vous sera communiqué le jour même."
Il n'y avait pas de signature, mais il n'en fallait pas. Le sceau en relief parlait pour eux : serpent inversé, sobre, élégant, menaçant.
Draco passa une main sur son visage. Il se sentait vidé. Éreinté. Mais surtout, coincé.
C'est là que ça commence. Le vrai rôle. Le vrai piège.
Il savait pourquoi ils l'invitaient. Parce qu'il faisait encore illusion. Parce qu'ils le croyaient encore malléable, fragile, héritier en sursis. Et parce que, malgré tout, il avait encore accès à leurs cercles.
Il n'avait prévenu personne. À vrai dire, il n'y avait personne à prévenir. Il n'avait plus de refuge. Seulement un vieux nom et une adresse familière.
Il se leva lentement. Il avait besoin de parler. De vérifier qu'il n'était pas seul. Il ne savait même pas s'il espérait trouver quelqu'un, ou juste des murs silencieux. La vieille porte noire de la maison des Black grinça quand il la poussa. Il n'y avait pas frappé depuis des mois. Peut-être plus. Il n'avait pas voulu revenir. Pas depuis qu'il avait accepté de jouer ce rôle.
Il allait reculer, quand la porte s'ouvrit.
C'était Harry.
Draco resta figé. Son regard croisa le sien. Un battement, suspendu.
Il le reconnut. Il ne savait pas pourquoi, mais il le reconnut.
Le même regard que cette nuit-là. La même stupeur silencieuse.
— Salut, dit simplement Harry, la voix plus calme que son cœur.
— Je… Je cherche Patmol.
— Il est là. Entre.
Draco ne bougea pas tout de suite. Il regarda autour de lui. Les murs. Le seuil. L'air froid. Et puis il passa, sans mot.
Harry referma la porte. Il ne dit rien, mais son souffle était un peu plus court. Il remarqua l'odeur d'air froid mêlé à celle de cuir, reconnaissable. La tension dans les épaules de Draco, raideur et retenue mêlées. Même son souffle semblait sur la défensive.
Il revoyait l'autre fois. Le Draco effondré, le corps tremblant. La marque.
Draco sentit un pincement étrange dans la poitrine en le voyant. Patmol. L'homme que Severus lui avait dit de chercher. Il n'avait jamais osé poser la question. Il le savait désormais. Et quelque part dans sa mémoire, un écho remontait — une phrase sifflée par Lucius, des années plus tôt : « Black a adopté Harry Potter. Quelle farce grotesque. » Il n'avait pas compris à l'époque. Il comprenait maintenant. Et cela changeait tout. Et cette fois, il n'était pas blessé. Il était là, debout, presque digne. Mais quelque chose dans ses yeux disait qu'il aurait préféré être n'importe où ailleurs. Il se força à détourner les yeux, mais son cœur s'emballa. La sensation d'un regard posé trop longtemps, trop intensément. Il n'arrivait pas à savoir si c'était de la peur ou… autre chose. Sirius était assis près de la cheminée, un dossier ouvert sur les genoux. Quand il leva les yeux et vit Draco, il ne sembla pas surpris.
— Assieds-toi. Tu as l'air d'avoir vu un fantôme.
Draco obéit. Le feu claquait doucement. Il n'osa pas poser de question, pas tout de suite.
— Ils m'ont convoqué. Réunion privée. Cercle intérieur.
Sirius hocha lentement la tête.
— Ça devait finir par arriver.
Un silence passa.
— Il y a autre chose, ajouta Sirius. Une rumeur. Certains disent qu'un des anciens camarades a déjà été recruté. Pas officiellement, mais… il y aurait un lien avec Bellatrix.
Draco releva lentement les yeux.
— Théo ?
Il n'avait pas voulu que le nom sorte. Mais il était là, comme une morsure dans sa gorge.
Sirius ne confirma pas. Il ne nia pas non plus.
— Tu ne peux pas faire demi-tour maintenant, dit-il simplement. Tu sais ce que tu fais, et pourquoi tu le fais.
Draco acquiesça, les doigts crispés sur l'accoudoir du fauteuil.
Un silence. Puis Draco tourna brièvement la tête vers la silhouette restée en retrait. Harry. Il n'avait pas dit un mot depuis son entrée. Et pourtant, quelque chose dans sa présence lui semblait familier. Inexplicablement doux, presque douloureux. Comme une mémoire d'enfance, floue, marquée au creux du ventre.
Il fixa ses yeux un instant. Et se demanda, malgré lui : Est-ce que c'était lui ? Le garçon du dessin ?
