Chapitre 13 – La faille se creuse
Les couloirs portaient encore la trace d'anciennes activités sportives, entre vestiaires abandonnés et filets de basketball déchirés. L'air sentait le moisi et la poussière. Draco avançait à pas feutrés, la gorge nouée, s'efforçant d'ignorer les néons qui clignotaient par intermittence, projetant des ombres vacillantes sur les murs.
21h04. Il était en retard de quelques minutes ; il n'avait pas fait exprès, mais n'avait pas cherché à être ponctuel non plus. Un choix inconscient pour garder la main ? Il n'en était pas sûr.
Le gymnase se terminait par un escalier qui descendait vers un sous-sol bétonné. Ici, les bruits extérieurs semblaient lointains. Chaque pas résonnait comme un défi. Draco serra les dents. Son bras gauche le lançait, la marque rappelant cruellement son passé.
Au bout de ce couloir, une porte grinça. Théo apparut, silhouette mince, visage à moitié noyé dans l'ombre. Son regard accrocha aussitôt celui de Draco. Un silence tendu s'installa, plus pesant que n'importe quelle insulte.
— J'ai failli croire que tu ne viendrais pas, fit Théo, sa voix basse résonnant sous la voûte de béton.
Draco réprima un frisson. Il n'avait pas vu Théo depuis… trop longtemps. La dernière image qu'il en gardait : ce visage fuyant, quand Lucius avait découvert l'inavouable, et que Théo avait filé sans un mot. Draco s'était senti abandonné, trahi. Aujourd'hui, Théo réapparaissait, se disant prêt à "parler". Pourquoi, et à quel prix ?
— J'ai hésité, répondit Draco, sèchement. Mais tu as dit que tu savais… des choses.
Théo acquiesça, un mince sourire effleurant ses lèvres.
— Je sais assez pour te faire tomber. Ou pour t'aider, si tu comprends ce qui est en jeu.
Un rire amer franchit la gorge de Draco.
— "M'aider" ? Tu te fiches de moi ?
Théo conserva un air impassible, mais son regard trahissait un éclat nerveux.
— Disons qu'on pourrait trouver un arrangement. Je ne t'ai pas oublié, Draco. Je sais ce que tu as traversé… enfin, en partie.
Le cœur de Draco se serra à l'évocation. Ses doigts glissèrent sur sa manche, là où la marque le brûlait encore. Son ton se fit plus dur :
— Tu n'as rien fait pour me défendre, murmura-t-il, la voix éraillée de rancœur. Tu étais là, le jour où Bellatrix m'a marqué. Tu as tout vu. Tu as tout laissé faire, sans un mot.
Théo haussa à peine les épaules, comme s'il ne trouvait pas grand-chose à répondre. Son visage ne marquait ni honte, ni regret, seulement une sorte de gêne distante.
— Qu'est-ce que j'aurais pu faire ? Je n'allais pas me faire tuer pour toi, Draco.
— C'est ça, lâcha Draco, la voix plus glaciale que jamais. Tu n'allais surtout pas te mettre en danger. Alors tu m'as regardé me faire marquer, condamné, et tu n'as pas bronché.
— Je… je ne pouvais pas… tenta Théo, mais ses mots sonnaient creux, comme une excuse mécanique. Il eut un bref haussement de sourcil, sans passion.
Draco secoua la tête, la mâchoire crispée.
— Exact. Tu ne pouvais pas. Trop occupé à sauver ta propre peau… ou à trahir la mienne, finit-il dans un souffle.
Un nouveau silence tomba. Théo eut un léger rictus, un reniflement agacé, comme si tout cela n'était qu'une mauvaise passe. Il finit par lâcher :
— Tu t'en es sorti, non ? Je ne vois pas pourquoi tu me reproches encore ça.
Les mains de Draco se crispèrent, la marque se rappelant à lui, brûlant sous sa chemise.
— Dégage, siffla-t-il, la gorge nouée. Ou continue, mais ne fais pas semblant d'avoir voulu m'aider. Tu n'en avais juste rien à faire.
Théo eut un sourire contrit :
— Draco, je suis pas un saint. Je sais que j'ai merdé. Mais je veux justement tourner la page. Regarde, j'ai la confiance de Bellatrix et de quelques autres membres influents. Ils pourraient te pardonner, si tu reviens dans le rang. Je t'offre un moyen de reprendre ta place.
Draco ressentit une nausée, un vertige. Tout oublier ? Faire comme si ce passé atroce ne comptait pas ? Son bras le lançait de plus belle.
— "Reprendre ma place" ? répéta-t-il, d'un ton amer. Tu penses qu'ils fermeront les yeux sur mes… défauts ? Sur ce que j'ai subi ?
Théo haussa légèrement les sourcils :
— Bellatrix se fiche de tes préférences si tu lui apportes ce qu'elle veut. Si tu te plies à ses exigences, elle oubliera. Lucius, c'est une autre affaire, mais tu pourrais regagner une partie de ton statut. Moi, je peux t'y aider.
Une rage sourde bouillonnait en Draco. Toute la douleur de la marque, la honte, la solitude, le souvenir de Théo détournant les yeux tandis que lui, Draco, se faisait marquer comme un vulgaire esclave.
— Et si je refuse ? demanda-t-il, la voix tremblante de colère.
Théo marqua un temps :
— Alors je suis désolé… mais je ne pourrais rien pour toi. Et ils apprendront… des choses. Tu sais comment ils sont. Ce que je garde pour moi, je pourrais le dire si tu te détournes de nous.
Draco sentit son cœur s'emballer. Était-ce de la pure menace ? Il entraperçut Harry en pensée, l'Ordre, la sensation d'une autre voie possible. Peut-être devait-il exploiter Théo, feindre d'accepter son deal, pour glaner des informations… Une idée qui le dégoûtait, mais qui pourrait être sa seule chance.
— Très bien, finit-il par lâcher, la voix tremblante. Tu veux un arrangement ? Laisse-moi le temps de réfléchir. On verra si je suis prêt à faire semblant de redevenir celui que j'étais.
Théo afficha un sourire, soulagé ou triomphant, Draco n'aurait su le dire.
— Je savais que tu comprendrais. Demain, on a une réunion privée, tu devras montrer patte blanche. Moi, je parlerai en ta faveur. Tâche de ne pas me faire regretter mon geste.
Il tourna alors les talons, ses pas résonnant sur le béton usé.
— À demain, Draco.
En quelques secondes, il avait disparu, le laissant seul dans cet espace lugubre. Draco demeura immobile, la respiration haletante, la marque brûlante sous sa chemise. Sa main agrippait la couture de sa manche, comme s'il eût voulu arracher ce souvenir indélébile.
Devait-il vraiment jouer le jeu de Théo ? Son dégoût lui hurlait non, mais sa raison lui soufflait qu'il n'avait plus tellement d'options. La faille se creusait encore davantage, et il sentait que chacun de ses choix allait le rapprocher d'une vérité ou d'une damnation.
— Salopard… souffla-t-il, en repensant au visage de Théo, à son rictus. Puis il se tourna vers la porte, résolu à partir. Il lui restait encore un espoir : Harry, l'Ordre… et peut-être quelques amis sincères. Mais pour l'instant, il se sentait plus seul que jamais.
Les couloirs du gymnase désaffecté sentaient encore le béton humide et le vieux cuir. Draco quitta l'endroit en tremblant, la confrontation avec Théo tournant en boucle dans sa tête. La marque sous sa chemise lui faisait un mal de chien, et ses pensées dérivaient déjà vers ce qui l'attendrait s'il faisait semblant de "revenir dans le rang".
Il n'avait pas fait cinq pas qu'il aperçut Harry, adossé contre le mur extérieur, la veste remontée. Le visage de Harry s'illumina d'inquiétude dès qu'il vit Draco.
— Tout va bien ? souffla Harry.
Draco pinça les lèvres. Un sentiment confus le prit : colère, soulagement, honte.
— Théo… veut me "sauver" – ou me détruire, je sais plus. J'ai besoin de… j'ai besoin de voir Pansy et Blaise. Tu… pourrais venir ?
Harry fronça les sourcils, visiblement pris de court.
— Je peux. Mais… où ?
— Chez moi, lâcha Draco, la gorge un peu nouée. J'en ai marre de me cacher. Je vais les appeler.
L'idée d'emmener Potter dans son appartement, celui qu'il n'avait jamais vraiment partagé, lui donna la chair de poule. Mais à ce stade, plus rien ne valait la peine d'être "préservé".
L'appartement était froid, presque impersonnel. Une pièce principale, un canapé rigide, une table modeste, quelques étagères presque nues. L'odeur de renfermé et les volets baissés accentuaient la solitude.
— C'est… chez toi, murmura Harry.
— Oui, répliqua Draco, un peu sec. Pas très Malfoy, hein ?
Harry observa en silence. L'austérité du lieu en disait long. Il comprenait, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer.
On frappa à la porte. Pansy et Blaise entrèrent.
— Merlin, Draco, c'est… vide, lâcha Pansy.
— J'ai proposé un contrat à Lucius pour vivre ailleurs. Il a accepté… à sa façon. Je n'ai pas eu le droit de recevoir du monde. Ni d'être libre, vraiment.
— Ça explique pourquoi tu nous as jamais invités, souffla Blaise. Mais pourquoi Potter est là ?
Draco planta son regard dans celui de Pansy :
— Parce que je lui fais confiance… plus que je ne le voudrais. Je veux que vous sachiez tous la même chose. Alors autant que vous soyez là, tous les trois.
Ils s'installèrent autour de la petite table. Draco sortit une bouteille, versa quatre verres, les mains tremblantes.
— Je vais tout vous dire. Parce que j'en ai marre de porter ça seul. Je suis pas seulement un fils rejeté. J'ai été… marqué.
Il retroussa sa manche, révélant un fragment de cicatrice rougeâtre.
— Mon père a découvert… qui j'étais. Ce que j'étais. Et Bellatrix m'a infligé ça. Au fer rouge. Pour me punir. Pour me rappeler que j'étais indigne.
Un silence. Pansy couvrit sa bouche. Blaise serra la mâchoire.
— Et Théo… c'est lui qui t'a balancé ? murmura Blaise.
— Oui. Il a révélé ce qu'il savait. Il a assisté à la scène. Et il n'a rien fait.
Draco raconta tout. La trahison, la solitude, l'illusion de liberté. Le silence pesait, mais il n'en était plus étouffant. Pansy posa une main sur la sienne.
— Évidemment qu'on va t'aider. Idiot.
— Ma mère peut gratter des infos, ajouta Blaise. Et Potter… je suppose que tu le couvres autrement ?
Harry hocha sobrement la tête.
— Je suis là pour qu'il ne soit pas broyé.
Un sourire nerveux traversa les lèvres de Draco.
— Merci. Je vous revaudrai ça. Tous les trois.
Après une heure, ils prirent congé. Pansy effleura la joue de Draco :
— On reste à portée de téléphone.
Blaise posa sa main sur son épaule.
— T'es plus seul. Déconne pas.
La porte se referma. Draco se tourna vers Harry, encore là, un verre vide à la main.
— Merci… de ne pas être parti.
— Tu sais que je ne te lâcherai pas, répondit Harry, sa voix plus grave qu'il ne l'aurait voulu.
Un silence s'étira. Pas un de ceux qui gênent — un de ceux qui pèsent. Qui suspendent le temps.
Draco baissa lentement les yeux vers son bras. La manche encore retroussée, laissait voir la marque : irrégulière, rougeâtre, bordée de chair plus pâle. Elle avait cicatrisé, oui — mais elle semblait encore vivante. Comme une plaie qu'on aurait refermée à moitié.
— J'aimerais pouvoir l'arracher, murmura-t-il. Ce bout de moi. Ce que ça dit de moi.
Harry s'approcha sans dire un mot. Il s'agenouilla devant lui, posa sa main tout près du bras, sans le toucher d'abord. Puis, lentement, il la posa — avec une tendresse presque insolente.
— On s'en fout, dit-il.
Draco tressaillit légèrement. Il voulait reculer. Il ne le fit pas.
Harry releva les yeux vers lui. Son regard ne tremblait pas.
— Tu n'es pas cette marque. Tu n'es pas ce qu'ils t'ont fait. Tu es encore en train de choisir qui tu veux devenir.
Draco le fixa longuement. Puis, à voix plus basse :
— Tu me demandes si je suis sûr ?
Harry acquiesça, silencieux.
Alors Draco inspira, longtemps. Et dit :
— Je suis sûr… que j'ai envie d'être égoïste. Une fois. Juste une. Avec toi.
Il ne criait pas. Il ne tremblait pas. Mais sa voix contenait cette sincérité brute qu'il ne se permettait jamais.
Harry resta figé un instant. Puis il se releva lentement. Il s'assit à côté de lui, le genou frôlant celui de Draco. Le silence se chargea d'électricité.
Draco baissa les yeux. Il tendit lentement son bras, celui marqué, et le posa contre celui de Harry. Peau contre peau. Cette fois, il ne trembla pas.
— Tu devrais t'éloigner, souffla-t-il.
— Tu ne veux pas que je le fasse.
Draco ferma les yeux. Un souffle rauque lui échappa. Il tourna légèrement la tête, jusqu'à ce que son front effleure celui de Harry. Il s'y appuya un instant, juste assez longtemps pour qu'un frisson les traverse tous les deux.
— Non, murmura-t-il. Pas ce soir.
Harry posa une main contre sa nuque. Le contact était léger. Juste là pour le retenir. Ou pour l'accompagner.
Ils ne s'embrassèrent pas.
Pas tout de suite.
Mais leurs souffles se mêlaient déjà, comme une promesse suspendue entre deux battements de cœur.
Harry leva lentement la main. Il effleura la mâchoire de Draco, ses doigts glissant jusqu'à sa joue pâle, là où la peau semblait plus fine, plus vulnérable. Le contact était à peine perceptible — mais il fit trembler Draco jusqu'aux os.
Draco ne recula pas. Ses paupières frémirent, ses cils jetant une ombre fine sur ses pommettes. Ses yeux gris, d'habitude si durs, étaient cette fois embués d'une hésitation rare. Une faille qu'il ne dissimulait plus.
Draco sentit la peur remonter, familière — celle d'être vu, touché, aimé. Il aurait dû fuir. Il ne bougea pas.
Les yeux verts devant lui étaient fixes, denses, presque trop brillants.
Il s'y noya. Et cette fois, il décida de couler.
Il ne restait que quelques centimètres.
Et c'est Draco qui les effaça.
Un frôlement.
Juste un frôlement.
Leur premier baiser n'eut rien de brûlant.
Il fut timide, tremblant, imparfait. Mais il disait tout ce que les mots n'auraient jamais osé. Une attente rompue. Une digue fissurée.
Le cœur de Draco battait si fort qu'il avait l'impression que Harry pouvait l'entendre. Sa respiration ralentit enfin, comme si son corps acceptait de lâcher prise.
Quand ils se séparèrent, leurs fronts restèrent appuyés l'un contre l'autre. Leurs souffles se cherchaient encore. L'air était chargé d'électricité douce, d'un trouble difficile à nommer.
Harry garda sa main sur la joue de Draco, comme s'il avait peur qu'il disparaisse.
— Je suis foutu, murmura Draco, les yeux à demi clos.
Harry observa le blond un instant, ses cheveux en bataille, son visage encore tiré par la fatigue et la peur. Il sentit son propre pouls cogner dans ses tempes, comme une percussion trop sincère.
— Pas tant que je suis là, répondit-il enfin, les yeux émeraude plantés dans ceux de Draco.
Et dans ce regard-là, Draco sentit pour la première fois qu'il n'était pas un traître. Pas un pion.
Juste… quelqu'un qu'on pouvait aimer.
