Chapitre 14 – Au seuil de la vérité

Harry s'était levé bien avant l'heure. La lumière du petit matin filtrait à peine à travers les rideaux épais du salon. Il n'avait presque pas dormi. Sa tête était pleine de fragments de la veille : le souffle de Draco contre le sien, le frisson de sa peau, la tension dans ses yeux gris au moment du baiser. Et cette phrase : Je veux être égoïste. Juste une fois. Avec toi.

Il n'arrivait pas à comprendre si c'était un début ou une fin.

Il prépara le café sans bruit. Ginny arriva, les cheveux en bataille, un sweat trop grand sur le dos. Elle le dévisagea en silence.

— T'as l'air... pas très net, Potter.

— J'ai pas dormi.

Elle attrapa une tasse et le fixa un moment, soupçonneuse.

— Il s'est passé un truc, hein ? Hier soir.

Il ne répondit pas. Il se contenta de boire une gorgée, les yeux fixés sur la porte.

Elle n'insista pas. Pas tout de suite.

Plus tard dans la matinée, un message arriva sur son téléphone. Un message de l'Ordre, crypté, court :

*"Cercle intérieur. Ce soir. 21h. Lieu : Domaine de l'Héritage. Tenue formelle."

Le cœur de Harry manqua un battement.

Il savait ce que ça voulait dire. Draco était convoqué.


Draco était arrivé en retard. Il avait laissé la lumière éteinte en se réveillant, s'était douché sans penser, s'était habillé sans goût. Chaque geste était mécanique.

Il n'avait pas revu Harry. Il ne savait pas s'il le voulait.

Un message était arrivé pendant la nuit : le lieu et l'heure de la réunion du Cercle. Domaine de l'Héritage. Un ancien bâtiment, réservé aux conférences de l'élite. Trop luxueux. Trop verrouillé.

En arrivant dans le hall de l'université, il croisa plusieurs visages familiers. Des regards en coin. Des sourires trop neutres.

Et Théo.

Il était là. En chair et en costume. Parfaitement à l'aise. Il riait avec deux filles de l'élite. Il jeta un regard à Draco. Lent. Appuyé. Théo portait un costume sombre, parfaitement coupé, mais ses yeux brillaient d'un éclat trop lisse. Comme un masque trop bien poli. Il avait l'air intouchable. Et c'était peut-être ça, le plus dangereux.

Draco se raidit. Il sentit un tiraillement dans son bras gauche. Sa cicatrice picotait légèrement, comme un avertissement sourd.

Avant de s'éloigner, Théo croisa de nouveau son regard. Un sourire se dessina sur ses lèvres, lent, parfaitement contrôlé.

— On dirait que certaines choses n'ont pas changé, murmura-t-il pour lui seul, avant de tourner les talons.

Un peu plus loin, dans le couloir vitré de l'université, Harry avait tout vu. Il avait vu Théo. Il avait vu Draco baisser les yeux. Et il n'aimait pas ce qu'il ressentait.

Il se détourna sans un mot, mais un frisson lui remonta le long de la nuque. Il posa machinalement ses doigts sur ses lèvres, comme pour vérifier que le souvenir du baiser était encore là, tangible.

Blaise rejoignit Draco quelques minutes plus tard, une mine sombre sur le visage.

— Il est revenu comme une fleur, souffla-t-il. Et personne ne bronche.

— Il a des appuis, murmura Draco. Et moi, une invitation.

Blaise haussa un sourcil, mais ne posa pas de question. Pas ici.

Draco reçut un appel silencieux de Pansy plus tard dans la journée. Ils se retrouvèrent à l'arrière du café universitaire. Pansy l'attendait, bras croisés, regard inquiet.

— T'as l'air d'un mec qui va à son exécution.

— C'est peut-être le cas.

— Tu comptes vraiment y aller, ce soir ?

Il hésita. Puis hocha la tête.

— J'ai pas le choix.

Elle posa une main sur son bras. Cette fois, il ne la repoussa pas.

— Fais gaffe. Et reviens.

Elle ne le disait pas souvent, mais dans ses yeux, il lut la peur. Pas de celle qu'on crie — celle qu'on avale, en silence, quand on sait qu'on ne peut pas suivre.


Harry l'attendait sur le trottoir, devant l'université. Il n'avait rien dit. Il était sorti bien avant l'heure, incapable de rester enfermé. Depuis des heures, il rejouait en boucle le moment où leurs fronts s'étaient frôlés, juste avant le baiser. Il se souvenait du souffle de Draco, du frisson à peine contenu dans sa mâchoire. Il avait juste envoyé un message : *"Je t'attends. Si tu veux."

Draco arriva à l'heure. Vêtu sobrement. Cravate noire. Manteau trois-quarts. Il semblait plus vieux que la veille.

Ils se regardèrent un instant sans parler.

— C'est ce soir, dit Draco.

Harry acquiesça.

— Tu vas y aller seul ?

— Tu peux pas venir.

— Je sais.

Un silence. Puis Harry murmura :

— Tu reviens ?

Draco ne répondit pas tout de suite. Puis, d'une voix étrangement calme :

— Je reviens. Promis.

Harry eut un très léger mouvement de recul. Comme si la promesse elle-même l'avait frappé en plein cœur. Il voulait y croire. Mais une part de lui savait à quel point ce mot, promis, pouvait être fragile.

Et son cœur, suspendu dans l'attente.

Ils ne s'embrassèrent pas. Pas cette fois. Mais leurs regards dirent ce qu'ils n'osaient pas.

Quand Draco tourna les talons pour rejoindre la voiture noire qui l'attendait plus bas, la portière s'ouvrit dans un souffle discret, comme si elle savait déjà qu'il entrerait. L'intérieur sentait le cuir et l'ordre. Chaque son semblait étouffé, comme si tout devait rester sous contrôle, il avait boutonné sa chemise lentement, en silence. Il inspira profondément, une dernière fois. Puis il remit son masque. Ce soir, il ne serait plus Draco. Juste une silhouette dans un jeu qui n'était pas le sien. Le tissu frottait contre sa cicatrice, familière, acide. Chaque geste le ramenait à ce qu'il avait fui. Et pourtant, il s'y glissait à nouveau.

Chaque pas lui donnait l'impression de marcher sur du verre. Il savait pourquoi il allait là-bas. Il savait aussi ce qu'il risquait d'y perdre.

Le jour glissait sans faire de bruit. Comme s'il s'excusait d'être encore là.

Harry ne savait toujours pas si c'était un début ou une fin. Mais c'était là. Et il allait falloir tenir bon jusqu'à ce que l'un d'eux ose revenir.


Dans la voiture, Draco s'était calé contre la portière, le regard perdu dans la vitre. On ne voyait plus grand-chose. Juste un visage flou, trop pâle, et une ligne sombre sous l'œil. Jusqu'où je suis prêt à aller ? pensa-t-il. Il n'eut pas la réponse.

Il resta là quelques secondes, figé sur le trottoir. Il aurait pu l'arrêter. Dire autre chose. Mais il ne l'avait pas fait. Parce que ce n'était pas à lui de choisir — pas encore.

Il savait que le dessin était toujours dans la boîte. Mais ce soir, ce n'était pas l'encre ou le papier qui comptait. C'était le battement qu'il avait senti, là, juste sous ses doigts, quand il l'avait touché.