Chapitre 16 – Sous surveillance
La lumière crue des couloirs universitaires accentuait les traits tirés de Draco. Il marchait droit, le manteau encore boutonné jusqu'au cou, alors qu'il faisait déjà chaud pour un mois de mai. Autour de lui, les élèves bavardaient, passaient, s'attardaient. Mais lui avait l'impression que leurs regards glissaient sur lui avec trop d'insistance. Ou pas assez. Comme s'ils savaient. Ou s'ils préféraient ignorer.
Il avait l'impression que les murs écoutaient. Et que cette fois, ce n'était pas une image.
Quand il entra dans la salle 214, où se tenait son cours principal, la voix de Harry s'interrompit une fraction de seconde. Draco sentit sa nuque chauffer. Il savait que Harry était là. Il n'avait pas besoin de le voir pour le sentir. Cette tension étrange, cette chaleur sourde dans sa poitrine, elle revenait chaque fois qu'il entrait dans cette salle. Draco ne leva pas les yeux. Ou plutôt, il s'en empêcha. Il alla s'asseoir au fond, mais son regard avait déjà frôlé la silhouette de Harry, figée près du tableau, le regard suspendu sur lui à son entrée. Deux rangées plus loin, Théo était là. Cravate légèrement desserrée, bras croisés sur son bureau. Il lui jeta un regard bref, puis un sourire, sans même un mot.
Un sourire trop lisse. Trop ancien. Draco se tendit. Il ne pouvait s'empêcher de se demander : qu'est-ce qu'il sait, ce qu'il pense savoir, ce qu'il imagine ?
Mais il se souvint. Théo n'était pas stupide, mais pas stratège. Trop égocentrique. Trop occupé à rêver sa propre importance. Il ne savait rien. Il devait juste sentir que quelque chose lui échappait.
Quand le cours prit fin, Draco fut l'un des derniers à quitter la salle. Théo traînait près de la porte.
— Tu fais dans la sobriété, maintenant ?
Draco haussa les sourcils. — C'est la tendance.
Théo s'approcha d'un pas. — Tu sais, t'as l'air plus calme. Plus... en paix. C'est fascinant. Tu devrais faire attention à ne pas trop te dévoiler, quand même. Certains pourraient croire que t'as changé de camp.
Draco répondit sans ciller : — Tu me connais. J'aime bien décevoir.
Il n'avait pas changé. Il avait juste appris à sourire au bon moment.
Théo lui toucha légèrement le bras en souriant. Draco se raidit aussitôt. Il y eut un décalage, un silence. L'œil de Théo brillait trop.
Et Harry, posté au fond de la salle, avait tout vu.
Il n'avait rien dit. Mais il avait noté le geste. Et pendant tout le cours, Harry n'avait cessé de surveiller Théo du coin de l'œil. Il avait vu ses regards vers Draco, trop fréquents, trop appuyés. Il avait vu Draco se tendre parfois, et détourner les yeux. Et quelque chose en lui s'était resserré.
Il n'est pas à moi. Mais pourquoi j'ai l'impression qu'on me le prend ?
Le lendemain matin, à l'heure où la bibliothèque n'accueillait encore que le froissement des pages et quelques chuchotements feutrés, Hermione retrouva Blaise dans un recoin reculé entre deux étagères de droit international. L'endroit était calme, presque trop calme. Blaise lui tendit une clé USB sans un mot.
Hermione la prit et la glissa dans son ordinateur portable. Les premières lignes de code apparurent, suivies de tableaux, noms, montants.
— Il a accès à ça ?
— Apparemment. Transferts codés, offshore. Trois comptes reliés au même fond, tous rattachés à des institutions "patriotiques". Un nom revient : Croupton.
Hermione fronça les sourcils. — Et ce logo... c'est le même que sur les documents du réseau LYS. McGonagall va vouloir une copie.
Elle savait que ces chiffres pouvaient faire tomber un gouvernement. Ou détruire une vie.
— Il n'a pas précisé comment il les a obtenus ?
Blaise secoua la tête. — Rien. Juste : "Remets ça à Granger. Elle saura quoi en faire."
Hermione prit une longue inspiration. — Je comprends. Et je sais ce que ça coûte.
— Il joue avec les flammes.
— Pas seulement. Il est dans l'incendie.
Un silence tendu s'étira. Puis Hermione ajouta plus bas :
— McGonagall prépare une tribune politique. Une allocution publique, peut-être devant la presse. Mais on n'aura qu'une seule chance. Si ces données sont réelles, alors il faut tout préparer.
— Et s'il se trompe ?
— Alors Draco tombera avec eux. Mais je crois qu'il a déjà fait ce choix.
Blaise grimaça, l'air tendu. — Tu dis ça comme si c'était noble. Moi je trouve ça effrayant.
Plus tard ce soir-là, à une heure où les couloirs de l'université se vidaient, une autre opération prenait forme ailleurs. Dans un manoir à la périphérie de la ville, Ginny ajustait son micro dissimulé sous le col de sa robe. La salle était baignée de lumière artificielle, les verres scintillaient, et les sourires semblaient plaqués sur des visages cireux.
Elle naviguait entre les groupes, carnet de notes en main, badge "relations presse" autour du cou. Officiellement, elle couvrait l'événement pour une publication indépendante. Officieusement, elle cherchait des visages, des mots, des liens.
Une conversation attira son attention près d'un buffet : deux hommes d'âge mûr, lèvres fines, costumes taillés. Leur posture trahissait la hiérarchie plus que leurs mots.
Elle appuya une seconde sur le bouton d'enregistrement au moment même où les deux hommes baissaient la voix.
— Le gamin fait son chemin, paraît-il.
— Malfoy ? Une pièce rapportée. Mais utile. On ne le laissera pas aller trop loin.
— Riddle n'a pas besoin d'être là. Il finance. Nous, on nettoie.
— Et s'il parle ?
— Alors il ne parlera plus.
Elle fixa leurs visages comme si elle pouvait imprimer chaque mot sur leur peau.
Un serveur s'approcha, plateau tendu. Elle recula et sourit, comme si elle venait de terminer une conversation. Elle savait que l'appareil était toujours en marche.
Elle avait l'enregistrement. Et une sueur froide dans le dos.
Elle aurait pu partir. Prétendre une urgence. Mais elle resta. Observa. Mémorisa. Elle n'était plus seulement là pour capter des voix. Elle était là pour comprendre ce que ces voix signifiaient. Et qui elles visaient.
Ils savent ce qu'ils font. Et ils pensent qu'on va les laisser faire.
— Tu l'as revu, Théo ?
Harry posa la question à Ron comme on lance une pierre dans l'eau, sans trop regarder les cercles qu'elle provoquera. Ron haussa un sourcil, un sandwich à la main.
— Ouais. Un jour ou deux, à l'université. Pourquoi ?
— Je l'ai vu avec Draco.
Ron releva la tête. — Ah.
Harry détourna le regard. La fenêtre ouvrait sur la cour intérieure. Il fixait les silhouettes d'étudiants, lents et anonymes.
— McGonagall veut monter une tribune. Officielle. Devant les anciens et la presse. Elle dit qu'on a besoin d'un électrochoc.
— Et Draco est dedans, que tu le veuilles ou non.
Ron soupira. — Il a pas l'air de savoir ce qu'il veut. Mais je l'ai vu. Il regarde les murs comme s'ils pouvaient lui sauter à la gorge. Et Théo... ce type, c'est une anguille. On croit le cerner, il glisse entre les doigts.
— Moi, je le vois regarder Théo. Et pas de la même manière.
Ron posa lentement son sandwich.
— Tu veux le protéger, ou tu veux le posséder ?
Harry ne répondit pas tout de suite. Puis :
— Je crois que je veux juste qu'il reste en vie. Et loin de lui.
Harry grimaça lui aussi. — Tu veux que je prétende qu'il ne compte pas ? Que je le tienne à distance ? Je ne peux pas. Je l'ai toujours su, Ron. Même quand je ne devais pas.
Ron secoua la tête. — On est mal barrés.
Harry ferma les yeux une seconde. — Ça fait longtemps que je ne fais plus ce qu'on attend de moi.
La nuit tomba sur la maison des Black comme une couverture lourde. Le feu crépitait dans l'âtre. Harry, assis entre Lupin et Sirius, écoutait en silence.
Lupin tendit une boîte en bois poli. Elle semblait ancienne, mais solide.
— C'est Snape qui me l'a remise. Juste avant sa disparition. Il m'a dit : "Quand viendra le temps, donne-la à celui qui en aura besoin."
Harry passa la paume sur le couvercle. C'est Snape qui lui a fait confiance. Et maintenant, c'est moi qui dois y croire.
Sirius se leva lentement, les mains dans les poches.
— Il y a dedans ce que j'ai jamais pu dire. Ce que je n'ai pas pu prouver. Une bande audio. Peter. Avec Lucius. Et des papiers. Des transactions. Un changement d'identité. Ils ont tout préparé.
— Les preuves qui ont permis de me faire libérer, ajouta-t-il plus bas. Pas assez pour faire tomber Riddle à l'époque. Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a...
— Il tombera, murmura Harry.
Sirius hocha lentement la tête. — S'il y a une justice.
Harry fixa la boîte. Ça pesait.
La vérité n'a pas de forme. Mais parfois, elle tient dans une main.
