Chapitre 19 – L'ultime échiquier
Le document avait été intercepté par Blaise via un canal secondaire du Réseau. L'un des destinataires, un assistant d'un professeur influent, l'avait laissé traîner dans une salle de débat réservée aux cercles "hauts potentiels". Un manifeste, frappé d'un sigle discret, une serpentine stylisée sur fond de tour d'ivoire. Titre : Renaissance Anglaise : pour une gouvernance éclairée.
Hermione en avait à peine tourné la première page que ses doigts s'étaient crispés. Son estomac se serra. Des images d'archives lui revinrent, des visages qu'elle avait croqués en notes dans ses carnets d'étudiante. Des mots effacés dans les livres d'histoire, retrouvés ici, redressés en programme politique.
— Ils ne se cachent même plus.
Dans le bureau de l'Ordre, tous les regards étaient tournés vers elle. Ron, assis sur le bord d'une table, mâchonnait le capuchon de son stylo. McGonagall restait droite, immobile. Ginny lisait par-dessus son épaule, les sourcils froncés.
— C'est un programme eugéniste, lâcha Hermione. Hiérarchisation par l'héritage, sélection à l'entrée des fonctions publiques, purification du système de soin…
— Ils utilisent des termes comme "correction démographique" et "redressement de la mémoire nationale", compléta Ginny.
— Le Réseau Voldemort ne se contente pas de manipuler les élites. Il leur vend un monde dans lequel ils seraient des dieux, dit Lupin, sombre.
— On ne peut pas garder ça pour nous, dit Hermione. On doit le montrer.
McGonagall prit un instant avant de répondre.
— Très bien. Alors on frappe. Ouvertement. Une tribune, un discours. Le moment où tout s'effondre pour eux.
Ron releva les yeux.
— Je peux obtenir un passage sur la chaîne publique. J'ai encore un contact au ministère, un ancien de la commission des droits civils.
Sirius haussa un sourcil impressionné. — Tu grandis, Weasley.
— Pas le choix, murmura Ron. Ils prennent trop de place.
Hermione se redressa. — On aura besoin de toutes les preuves. De la vidéo de Draco, des fichiers bancaires, des enregistrements… Et de ce manifeste. Surtout de lui.
Ginny posa la main sur l'épaule de Hermione. — Tu veux que ce soit toi qui le lise ?
Hermione hocha la tête. — Moi. Et Draco. On incarne deux mondes qu'ils veulent effacer.
Hermione ouvrit la bouche pour continuer, mais elle fut coupée par la porte qui s'ouvrit doucement. Pansy entra dans la pièce comme on entre dans une guerre. Elle tenait un carnet à la main, mince, écorné. Blaise la suivait, silencieux. Draco était là depuis le début de la réunion, silencieux, assis sur l'un des fauteuils contre le mur, une jambe croisée sur l'autre, l'air plus fatigué que réellement présent. Il leva les yeux à l'entrée de Pansy, mais ne dit rien.
— Voici la liste.
Hermione releva la tête. — Tu es sûre ?
— J'ai vérifié trois fois. Membres du personnel, étudiants, assistants de recherche. Certains partisans actifs, d'autres silencieux. Mais ils ont prêté allégeance.
Elle posa le carnet sur la table. Ses doigts restèrent posés dessus une seconde de trop.
— Si on tombe, je tombe avec vous. Mais au moins, je saurai que j'ai choisi.
Hermione la regarda sans rien dire, puis tourna la tête vers Draco. Il n'avait pas bougé, mais il semblait tendu. Il soutint son regard sans broncher.
— Alors c'est décidé, dit Hermione doucement.
Personne ne dit rien pendant plusieurs secondes. Puis McGonagall souffla :
— Vous avez plus de courage que certains de mes anciens collègues.
Quand la réunion toucha à sa fin, Draco sortit rapidement, prétextant un appel urgent. Il avait déjà lu le message de Théo avant d'entrer dans la salle, et avait passé toute la discussion avec une boule dans l'estomac. Il s'éloigna pour décrocher, un peu à l'écart, espérant que personne ne le verrait.
Harry, lui, avait besoin de prendre l'air. Il avait ressenti le trouble de Draco avant même qu'il ne sorte. Une impression rampante que quelque chose dérapait sans bruit.
Dans les jardins intérieurs, leurs chemins se croisèrent sans surprise. Draco s'approcha de lui, les traits tirés, le téléphone encore en main.
— Théo m'a appelé.
Harry se figea.
— Il voulait "me parler", dit Draco en mimant les guillemets. Il a dit qu'il regrettait. Qu'il voulait comprendre.
— Et tu le crois ?
Draco secoua la tête. — Je crois qu'il croit ce qu'il dit. Je crois qu'il ne sait même pas ce qu'il veut.
Harry serra la mâchoire. Théo ne sait pas ce qu'il veut, mais il sait comment faire douter les autres. Il se souvenait du regard de Théo, trop près, trop sûr. Il n'aimait pas cette façon qu'il avait de s'immiscer dans les silences de Draco. Et encore moins ce que ça réveillait en lui. Il détestait cette sensation.
— Une anguille, marmonna-t-il.
Draco sourit faiblement. — Une anguille avec une dague.
— Tu vas y aller ?
Draco baissa les yeux. Il ne savait pas. Il n'avait pas envie de replonger. Mais une part de lui voulait entendre Théo dire les choses en face. Entendre la vérité, ou ce qu'il restait d'elle.
— Je ne sais pas. Ce serait inutile. Tout va s'accélérer maintenant. Et pourtant... une partie de moi veut savoir s'il a peur. Ou s'il pense encore pouvoir me faire basculer.
Il inspira, puis ajouta, plus bas :
— Mais je sais ce que je choisis. Ce n'est plus lui. C'est ma liberté. C'est... toi.
Harry releva les yeux. Il n'y avait plus de place pour le doute.
Ils restèrent silencieux. Le calme avant la tempête. Et dans ce calme, il y avait la mémoire de trop de blessures.
C'est Blaise qui lança l'alerte.
Son estomac s'était contracté avant même que ses yeux finissent de lire. Le message était crypté, mais il reconnaissait le code d'identification. Et la signature. Bellatrix. Pas directement, mais presque. Elle ne laissait jamais de trace. Elle n'avait pas besoin.
"Livraison déplacée. Détour prévu. Interception 18h. Cibles : H.G. et D.M."
Une tentative d'enlèvement. Hermione et Draco. Ce soir. Blaise fronça les sourcils. Pourquoi eux ? Comment avaient-ils su qu'ils seraient ensemble à cette heure, à cet endroit ? Il nota mentalement l'idée qu'une fuite d'information était possible.
Il tapota quelques lignes dans son carnet.
Hermione parle. Draco incarne. Les deux représentent ce qu'ils détestent le plus : la transmission, et la rupture.*
Il appela Harry. Puis Sirius. Puis Lupin.
Vers 18h, ils étaient en place. Quartier Est. Ancienne imprimerie réhabilitée pour des activités culturelles. Hermione devait y rencontrer un archiviste ayant fourni l'une des premières versions du manifeste. Draco l'accompagnait, discret, pour garantir sa sécurité au cas où. L'heure était inhabituelle pour une attaque. Mais rien n'était normal, plus maintenant.
À 17h58, un van s'arrêta. Deux hommes sortirent. Une femme en tailleur noir, silhouette longiligne et démarche féline, les suivit. Pas de doute pour Harry. Bellatrix. Même de dos, elle était inimitable.
Bellatrix.
À 18h00, tout bascula. Harry sentit sa gorge se serrer. Il pensa à ce que Lupin lui avait dit, à ce que Draco lui avait murmuré. Il avait promis de ne pas le laisser seul. Il n'était pas là pour regarder. Il allait agir.
Des tirs étouffés. Des cris. Une grenade aveuglante. Du gaz. Hermione hurla. Pendant une seconde, elle crut sentir à nouveau la pression d'une main glacée sur sa nuque, comme lorsqu'elle avait été suivie par un agent du Réseau des mois plus tôt. Cette fois, la peur n'était pas abstraite. Elle était là, en chair, en bruit, en souffle coupé. Draco la poussa brusquement sur le côté avant de se retourner, prêt à encaisser. Il vit une silhouette surgir dans le chaos et leva le bras par réflexe. Il ne pensait plus. Il agissait. La douleur dans son corps était secondaire face à l'idée de la voir tomber. Il ne laisserait pas cela arriver. Draco tiré en arrière par un bras ferme. Un coup de feu. Une silhouette s'effondre.
Quand le silence retomba, une partie du mur s'était effondrée, la pièce baignait dans la poussière et l'odeur d'acide.
Harry le trouva à demi-conscient, affalé contre un mur, une entaille à la cuisse. Ses mains étaient rouges. Il ouvrit les yeux quand Harry s'agenouilla, d'abord confus, puis rassuré.
Harry étouffa un juron. Une nausée violente remonta dans sa gorge. Pendant une fraction de seconde, il s'imagina devoir lui fermer les yeux. Il n'y avait pas de sang sur son torse, pas de trou béant. Juste une entaille. Il se raccrocha à ça. Il posa la main sur sa nuque, juste pour sentir qu'il était chaud, vivant.
— Tu tiens ?
— Tu me poses encore la question ?
Il sourit. Faiblement. Puis perdit connaissance.
Harry le serra contre lui, à genoux dans la poussière. Hermione accourait, suivie de Blaise. Sirius déblayait les décombres.
— Il respire, dit Harry.
Personne ne répondit. Mais dans le silence, il y avait l'écho d'une promesse : ce n'était pas encore fini.
