Chapitre 21 – Après le feu
La nuit était tombée depuis longtemps sur la ville, mais ni le cœur ni les esprits n'avaient trouvé le repos. Dans l'appartement encore plongé dans une semi-obscurité, Draco avait retiré sa veste et s'était assis sur le bord du lit sans mot dire. Harry restait debout, près de la fenêtre entrouverte. Aucun d'eux ne semblait vouloir rompre le silence.
Le souffle de la rue leur parvenait, lointain, presque irréel. Draco pencha la tête en arrière, ferma les yeux. Il n'y avait pas de victoire, pas vraiment. Juste le poids tombé, et la fatigue restée.
— Tu veux que je parte ? demanda Harry.
— Non, répondit Draco. Reste. S'il te plaît.
Harry s'approcha. Il s'assit à côté de lui, sans chercher à le toucher. Il sentait la tension dans les épaules de Draco, le combat encore inscrit dans ses traits.
— Tu n'es pas obligé de parler, ajouta Harry.
Draco sourit faiblement. — Je crois que je n'ai jamais eu envie de dire autant… sans savoir par où commencer.
Leurs mains se frôlèrent sur le drap. Aucune ne recula. Harry sentit la chaleur de sa peau, la tension encore palpitante sous ses doigts. Il n'ajouta rien, mais son regard glissa lentement vers le profil de Draco, éclairé par la lumière de la rue. Draco rouvrit les yeux juste assez pour le voir. Il ne détourna pas le regard. Une pensée fugitive traversa Harry : il aurait voulu se pencher, poser le front contre son épaule, ne plus bouger. Mais il resta là, respectueux, attentif, comme on veille une flamme fragile.
Le lendemain, les couloirs de l'université semblaient plus silencieux que d'habitude. Ou peut-être était-ce simplement que les regards parlaient plus fort. Certains croisaient Draco avec gêne. D'autres détournaient les yeux. Une poignée le fixait encore avec une défiance mal camouflée.
Des panneaux avaient été décrochés. Des professeurs absents. Deux assistants avaient été suspendus provisoirement, d'après les rumeurs. Ginny en avait surpris un qui s'était emporté en salle des profs : "Un procès médiatique, voilà ce que c'est !"
Hermione, elle, tenait bon. Elle avait dormi deux heures, les yeux encore gonflés par la fatigue, mais elle était là, droite, déterminée. Pourtant, une ride au coin de ses lèvres trahissait l'inquiétude. Tout allait trop vite.
Elle s'arrêta en haut des marches du hall. Un tableau d'honneur y affichait encore les visages des donateurs, dont plusieurs étaient impliqués dans le Réseau. Elle baissa les yeux un instant.
— Tout ce qu'on a fait... et j'ai encore l'impression que rien n'a changé, murmura-t-elle.
Ron lui jeta un regard inquiet. Ginny, plus silencieuse que d'ordinaire, fixait les couloirs avec une tension froide.
Hermione soupira. Elle enrageait :
— "Témoin clé", très bien, dit-elle en pensant à Draco. Ça sonne comme un titre, pas comme une vérité. Mais pas une ligne sur Blaise, sur Pansy, sur tout ce que ça leur a coûté à eux aussi.
— Tu les feras entendre, dit Ron. Maintenant qu'on t'écoute.
Ils marchaient dans le hall principal. Un groupe d'étudiants les observa en silence.
— Ils n'ont pas fini de débattre de tout ça, souffla Ginny. Et on n'est pas encore tranquilles, crois-moi.
Ils passèrent devant une salle d'histoire moderne où des étudiants les observèrent à travers la vitre. Certains regardaient Hermione avec admiration, d'autres avec un jugement mal déguisé. Le regard de Harry capta quelques visages connus — il se demanda s'ils voyaient en lui un professeur, un membre de l'Ordre, ou juste... un homme près de Draco.
Mais ils ne pourront pas faire semblant que rien ne s'est passé.
Draco n'avait pas eu le courage d'ouvrir son téléphone depuis la veille. Il l'avait éteint. Couper le bruit. Couper les autres. Rester dans ce flou où le monde n'a plus de forme. Il s'était allongé sans vraiment dormir, les yeux ouverts sur un plafond qui n'offrait pas de répit. Des phrases défilant en boucle. Les regards. Les silences.
Ce matin-là, il n'avait pas cherché à se lever. Il avait seulement relevé la tête lorsqu'Harry lui tendit une tasse de thé, comme s'il l'avait fait mille fois. Le simple bruit de la tasse contre la soucoupe lui avait presque donné envie de pleurer.
Il n'avait pas dormi. Mais il avait tenu.
L'après-midi, il était sorti seul. Pour voir. Pour sentir. Il avait pris le chemin le plus long entre deux bâtiments. Certains l'avaient salué. Une fille avait murmuré merci. Un autre avait dit traître sans le regarder. Il croisa aussi Blaise dans un couloir, qui se contenta d'un hochement de tête discret, l'air fatigué mais solidaire. Ce simple geste suffit à Draco pour continuer jusqu'à la salle suivante. Il ne répondit pas. Il ne baissa pas les yeux non plus.
Ce fut en quittant l'un des amphithéâtres, à la fin d'un cours, que cela arriva. La lumière de la fin d'après-midi dessinait des ombres longues sur les marches. Draco marcha plus lentement que d'ordinaire. Il n'avait pas mangé. Pas assez dormi. Et ses pensées bourdonnaient encore.
Il repéra Harry un peu plus loin, assis derrière son bureau, en train de fermer son ordinateur. Il se dirigea vers lui, attiré par cette présence stable au milieu du vacarme intérieur. Chaque pas semblait un effort. Il sentait le battement de son cœur dans ses tempes.
Puis tout se brouilla. Une sensation de flottement, un bruit sourd à l'arrière du crâne, comme si son corps hésitait à continuer. Il leva une main vers le mur.
Harry s'était levé sans hésiter. Il avait vu la fatigue, le trouble, le vertige avant même que Draco ne fléchisse. Il traversa la distance calmement, comme on s'avance vers une certitude qu'on n'a pas besoin d'expliquer.
— Draco ?
Le monde avait ralenti. Les sons étaient cotonneux. La lumière trop blanche. Draco distingua la silhouette de Harry se rapprocher, nette au milieu de tout ce qui vacillait.
— Hé, doucement. Assieds-toi, là.
Il le guida jusqu'à un banc vide, posa une main dans son dos, l'autre sur sa nuque. Draco respirait par à-coups.
— C'est rien, murmura-t-il. Je suis juste…
— Tu tiens debout depuis trop longtemps, dit Harry. Sa voix était basse, presque un murmure. Il glissa doucement sa main derrière la nuque de Draco, comme pour l'ancrer au présent. Il aurait voulu dire plus. Mais il avait appris à rester quand c'était ce qu'on demandait. Ses doigts y restèrent plus qu'un instant. Draco posa sa main sur la sienne, sans un mot. Pas pour s'appuyer. Juste pour sentir qu'elle était là.
Draco ferma les yeux.
— Pourquoi t'es toujours là, toi ?
— Parce que je veux l'être. Et que tu ne me l'as pas interdit.
Un silence. Puis un souffle. Une main frôla l'autre. Et cette fois, Harry entrelaça ses doigts aux siens.
