Les jours qui suivirent furent les plus beaux de la vie d'Ophélie. L'ironie de ce bonheur ne lui échappait pas : Dieu menaçait toujours leur existence et l'avenir de l'humanité, un esprit de famille instable promettait de les mutiler, les heures qui lui restaient aux côtés de Thorn étaient comptées … Pourtant, le reste du monde semblait inexistant, le temps paraissait suspendu, et ne restaient qu'elle, Thorn, et leur refuge au milieu de la forêt.
Elle avait l'impression d'avoir passé plus de temps avec Thorn en quelques jours que durant toute l'année qui s'était écoulée, et découvert des facettes de cet homme qu'elle n'aurait jamais soupçonnées. Pour commencer, il cuisinait très bien (sans y prendre aucun plaisir, hélas), et il embrassait mieux encore (manifestement, il appréciait nettement plus l'expérience). Contrairement à ce que les rumeurs auraient pu laisser croire, il n'avait strictement aucune aversion pour les contacts physiques. Il était toutefois toujours résolu à annuler leur mariage et, par conséquent, se refusait à franchir le seuil de la chambre d'Ophélie.
En dehors de ce désaccord persistant, Thorn et elle s'apprivoisaient chaque jour un peu plus. Blottie dans ses bras pour lire sur le sofa dusalon, Ophélie sentait son cœur sur le point d'exploser lorsqu'il passait sa main dans ses cheveux, interrompait sa lecture pour l'embrasser tendrement avant de replonger dans son propre livre. Dehors, l'obscurité polaire encerclait le château presque toute la journée, mais les murs de pierre protégeaient la lumière et la chaleur des flammes qui y brûlaient.
Conformément au plan de Thorn pour la remettre sur pied, ils profitaient des quelques heures de jour automnal pour marcher à travers la forêt de Járnvidr. Pour le plus grand soulagement d'Ophélie, les seules bêtes sauvages qu'ils y croisèrent furent une horde de cerfs géants dont la majestée la laissa sans voix. L'intendant, habituellement si taciturne, avait une multitude d'histoires à raconter sur les légendes locales, les plantes et les animaux de la région, et parfois même, sur ses souvenirs d'enfance.
Un soir qu'Ophélie était trop éreintée par une longue promenade pour lire ou pour jouer aux échecs, elle s'installa près de la cheminée du salon pendant que Thorn ravivait les flammes, et laissa son regard errer sur la pièce.
- Je n'y avais pas prêté attention, mais il y a un piano juste ici ! s'exclama-t-elle.
Thorn se détourna de sa tâche pour lui jeter un regard interrogateur.
- Je ne t'ai encore jamais entendu jouer, ajouta Ophélie.
- Ce ne sera pas pour aujourd'hui, ce piano est totalement désaccordé.
- C'est une piètre excuse ! Je suis certaine que ton animisme y remédierait en quelques minutes.
Thorn essuya soigneusement ses mains gantées sur son mouchoir, ôtant toute trace d'écorce et de cendre, avant de poser sur elle ses yeux clairs.
- Tu voudrais apprendre ?
Ophélie rit de bon cœur :
- Ce n'est pas du tout ce que j'ai dit ! Je voudrais t'entendre jouer. Pour moi. Nous n'aurions de toute façon pas assez de temps pour que tu m'apprennes ce genre de chose. Au cas où ça t'aurait échappé, je ne suis pas très douée de mes dix doigts !
Thorn ne répondit pas mais s'installa derrière le vieux piano, laissant courir ses gants sur les touches, transformant peu à peu la cacophonie des notes désaccordées en une mélodie harmonieuse. Au bout de quelques minutes, il s'arrêta pour sourire à Ophélie.
- Viens.
- Non, vraiment –
- Viens, insista-t-il, il ne va pas te manger.
Ophélie se résigna à rejoindre son époux, mue par le désir soudain d'être proche de lui plus que par l'envie d'apprendre le solfège. Lorsqu'elle fit mine de s'asseoir sur le banc à côté de Thorn, ce dernier la saisit par la taille et la déposa sur sa cuisse comme si elle ne pesait rien.
- Oh je vois, tu es ce genre de prof-
Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase, Thorn avait pris son visage dans une main pour l'incliner vers le sien, et l'embrassait fiévreusement. Son cœur s'emballa. Il allait la rendre folle. Il interrompit cependant leur étreinte aussi brusquement qu'il l'avait initiée.
- Ne t'y trompe pas, c'est une leçon très sérieuse, déclara-t-il.
- Voyez-vous ça !
- Sais-tu lire une partition ?
- Étrangement, oui, admit Ophélie. Mes vieilles leçons d'école font partie des souvenirs qui me sont revenus.
- Tu fais une excellente Chroniqueuse.
- Ça ne fait pas de moi une excellente pianiste ! s'amusa-t-elle.
- C'est ce que nous allons voir. Alors, les touches blanches se regroupent par blocs de sept : do-ré-mi-fa-sol-la-si, lui expliqua-t-il en désignant le clavier. Et les touches noires sont regroupées par deux et par trois, c'est comme ça qu'on s'y repère. Le do se trouve toujours juste à gauche du groupe de deux noires.
Ophélie l'observait avec sérieux, essayant de toutes ses forces de se concentrer sur ses mots plutôt que sur ses mains. Une fois qu'il eut terminé ses explications, Thorn fit danser ses doigts sur les touches jaunies du vieux piano pour lui montrer les premières notes d'une comptine pour enfants. Il répéta la démonstration plusieurs fois, lentement.
Se concentrer sur les notes. Pas. Sur. Ses. Doigts.
Lorsqu'Ophélie posa à son tour les mains sur le clavier, le résultat fut quelque peu différent. Elle avait beau avoir retenu la gamme, ses doigts s'emmêlaient et les notes se heurtaient les unes aux autres dans un chaos improbable.
- C'était presque harmonieux, commenta Thorn, un sourire moqueur au coin des lèvres.
- Presque, répéta Ophélie en riant. Je t'avais dit que nous n'aurions pas assez de temps. Dans dix jours je serai partie, ajouta-t-elle soudainement abattue.
Gaëlle devait venir les chercher au matin du 4 novembre, et un billet de dirigeable attendait Ophélie pour l'après-midi même, un aller simple direction Anima.
Thorn prit sa main dans la sienne.
- Si j'arrive à lire le Livre de Farouk, si cela me permet de trouver le point faible de Dieu et de le vaincre, je reviendrai t'apprendre le piano. Si tu le veux encore.
Ophélie sentit son estomac se tordre. C'était la première fois qu'ils parlaient de ce qui se passerait après.
- Je me fiche pas mal d'apprendre à jouer du piano ! Mais tu as intérêt à revenir.
Thorn essuya une larme qu'elle n'avait pas eue conscience de verser, mais ne fit aucun commentaire, aucune promesse.
- Est-ce que …, hésita Ophélie, est-ce que tu t'es entraîné à la lecture, à nouveau ?
- Oui. Tu avais raison pour la musique, c'était efficace. Plus d'asymptote. Je ne sais pas si ce sera suffisant, mais j'étais heureux de lire le sextant que tu m'as donné.
Elle renifla en essuyant son nez d'un revers de gant.
- Qu'as-tu lu ?
- J'ai lu l'histoire d'une famille de marins, répondit Thorn en offrant un sourire nostalgique au feu qui crépitait dans la cheminée. Le premier propriétaire était un jeune homme aventureux qui voulait découvrir de nouveaux continents. Je ne sais pas comment il s'est débrouillé pour survivre à sa propre imprudence, mais il a rencontré une femme sur l'une de ces terres inexplorées. Et ensemble ils ont parcouru les océans, et leurs enfants après eux, pendant cinq générations.
- Et après ça ? demanda Ophélie en posant sa tête contre l'épaule de Thorn.
- Petit à petit, ils ont eu besoin de la pêche pour gagner leur vie, puis ils se sont sédentarisés, ils ont transmis leurs savoirs à leurs descendants, pendant six générations encore. Je crois. Le sextant n'était plus très utile alors. Et un beau jour, le dernier marin a vendu le bateau pour s'installer à terre, pour ouvrir une auberge, mais il a gardé le sextant parce que sa mère le lui avait transmis et lui en avait appris le maniement. Il a fini dans un coffre avec d'autres objets de famille, et c'est ainsi qu'il a traversé la Déchirure et qu'il est parvenu jusqu'à toi.
- C'est une jolie histoire.
- Disons que c'est une histoire du soir. Tu devrais aller te coucher maintenant, tu as encore besoin de repos.
- J'ai réclamé un morceau de piano, pas une histoire. N'imagine pas que tu vas t'en tirer comme ça !
En s'endormant au son du piano ce soir-là, Ophélie ne put s'empêcher de s'interroger. Thorn et elle fonderaient-ils une famille un jour, perpétuant leurs dons de génération en génération ? Au-delà du problème logistique persistant – à savoir qu'il refusait obstinément de partager son lit – Ophélie n'était pas certaine que c'était ce dont elle avait envie, pas dans l'immédiat du moins. Si dans un futur proche Thorn et elle pouvaient vivre ensemble, pleinement, libres d'exister comme un couple auprès de leurs proches, elle s'estimerait déjà tout à fait heureuse.
Le lendemain matin, ces questions semblaient bien lointaines. Ophélie trouva Thorn dans la cuisine, scrutant une jatte remplie de grumeaux d'un œil désapprobateur.
- Bonjour, le salua-t-elle, en essayant d'ignorer le délicieux fourmillement qui s'emparait d'elle à la vue de son mari grave et guindé de si bonne heure.
- Bonjour, répondit-il sans lever les yeux de la farine récalcitrante.
- Que fais-tu ?
- Je voulais te faire de la brioche, mais c'était une mauvaise idée, répondit-il d'un air encore plus contrarié. Les ingrédients ne forment pas un mélange homogène.
- C'est … c'est parce que tu les mélanges à la cuillère. Ça ne peut pas fonctionner. Il faut pétrir la pâte à la main.
Thorn leva vers elle des yeux désemparés. Il n'aimait vraiment pas cuisiner …
- Je peux le faire si tu veux, proposa Ophélie.
- Merci.
Elle sentit un sourire naître sur ses lèvres. Quelle ironie qu'elle soit obligée de venir au secours de qui que ce soit en cuisine … Malaxer de la pâte à brioche entrait toutefois dans son champ de compétences. Elle s'approcha de la table et y laissa tomber son écharpe puis ses gants de liseuse avant de s'attaquer à l'indomptable pâton. Au bout de quelques minutes, Ophélie s'aperçut néanmoins que Thorn n'avait pas bougé d'un centimètre et qu'il la scrutait fixement dans une expression indéchiffrable.
- Qu'y a-t-il ? s'enquit-elle en portant son index à sa bouche, goûtant la préparation, jugeant qu'elle aurait mérité un peu plus de miel.
- J'aime tes mains.
- Tu aimes mes mains.
- Oui.
- À quel point aimes-tu mes mains ? le taquina-t-elle, avançant vers Thorn un doigt plein de pâte.
Il la saisit par le poignet. Ophélie imaginait que, pliant sous la menace de l'œuf cru, il allait les repousser gentiment, elle et son doigt dégoutant. Au lieu de cela, il porta son index à sa bouche et ne le lui rendit qu'une fois parfaitement propre.
- J'aime tes mains à ce point, répondit-il devant l'expression médusée d'Ophélie.
Pendant toute l'opération, elle avait senti son désir à travers les multiples couches de leurs vêtements respectifs.
- Thorn, tu … tu sais qu'il existe … qu'il existe de nombreuses manières pour un homme et une femme de … de se démontrer leur affection l'un pour l'autre. Sans nécessairement consommer le mariage, au sens traditionnel du terme j'entends ...
Il rougit instantanément et Ophélie en fut d'autant plus électrisée.
- Je suis au courant, oui. Mais tu n'as pas à …
- Je sais, mais j'en ai envie.
Dans l'intimité de la cuisine, il ne leur fallut que très peu de mots pour enfin se trouver. Les dialogues se muèrent en regards, l'appréhension se dissipa dans la chaleur de leurs souffles mêlés, leurs timides baisers laissèrent place aux caresses.
Peu importait à Ophélie que cela ne fût pas une nuit de noces traditionnelle, après tout, perdre sa virginité n'avait pas la moindre importance. En cet instant, elle ne voulait rien d'autre que de voir cet homme – habituellement si maître de lui – perdre totalement et définitivement le contrôle sous l'effet du plaisir. Une fois que ce fut fait, il ne manqua pas de lui rendre la pareille, à plusieurs reprises, et dans de multiples pièces. C'était tellement plus intense, et merveilleux, et insupportablement délicieux que ce qu'elle avait imaginé.
Une fois qu'il se fut dignement occupé de sa femme, Thorn l'engloutit de son immense corps. Blottie contre son mari, Ophélie sentit le sommeil lui tendre les bras. Elle lutta encore un peu contre la fatigue, dégageant sa tête pour lever les yeux vers les siens :
- Thorn ?
- Oui ?
- Je t'aime.
- Je t'aime aussi.
Juste avant de s'assoupir, Ophélie pensa aux neuf jours qui leur restaient avant de quitter Járnvidr. À peine plus d'une semaine. Elle comptait profiter de chaque instant de chacun de ces neuf jours, et de chacune de ces neuf nuits.
