Le bloc de pierre devant elle la toisait presque, se moquant inlassablement de ces larmes qui dévalaient ses joues en silence. Et elle, était plantée là, devant ces lettres dorées, gravées sur du marbre pour laisser une trace indélébile de son existence. Indélébile… C'était peu de le dire… Cela faisait 37 ans. 37 ans qu'elle s'imposait cette culpabilité qu'on lui avait suggéré lorsqu'elle avait 16 ans. 37 ans qu'elle vivait sans lui, en se convainquant que les choses était mieux ainsi. Et en 37 ans, elle n'en était qu'à sa troisième visite. La première avait été douloureuse. Elle se souvenait des pleurs de sa mère, des cris d'angoisse de Bélinda et des reproches de ses proches. Elle l'avait tué. Elle avait tout brisé. Elle était coupable. Alors elle avait fui pour oublier que dans son malheur, elle s'était provoqué une part de bonheur. Celle d'avoir délivré sa mère d'une souffrance usante et permanente. Celle d'avoir libéré son père de ses travers les plus sordides. Celle d'avoir protégé sa sœur d'une ambiance malsaine et agressive, aussi. Et alors même qu'elle pensait avoir oublié, la deuxième visite forcée par sa mère huit ans plus tôt avait rouvert des plaies à peine cicatrisées. Jean-Jacques était là et il demeurerait ici jusqu'à l'éternité. Et sa mère semblait bien peu encline à accepter cette postérité d'homme malade. Elle, ne retenait que l'amour et la tendresse qu'il avait exprimées avec bien trop peu de retenue. Et 37 ans plus tard, son discours n'avait pas changé...
Alors ce soir, ses pas avait décidé de la conduire ici. Elle était là, devant lui, sans personne en témoin, prête à ouvrir un face-à-face qu'elle espérait salvateur. Parce qu'elle n'avait jamais exhorté. Elle avait toujours refusé de le confronter plutôt qu'affronter une douleur qui lui rongeait le cœur avec vivacité. Et désormais, ses yeux ne se détachaient plus de son prénom. Comme un appel à l'aide et à la libération. Soudain, ils se fermèrent, les larmes cessèrent et son regard changea en se chargeant d'un courage qu'elle n'imaginait même plus.
«Salut… commença-t-elle avant de se trouver ridicule. Je… Je sais que je viens jamais ici, papa. Je… La vérité c'est que pendant toutes ces années j'en étais pas capable. T'affronter comme ça, alors que j'essayais d'oublier c'était… c'était trop dur..., expliqua-t-elle avant de retrouver un long silence. Mais je t'en veux tu sais… Je t'en veux d'avoir tout gâché… De… D'avoir été lâche et d'avoir brisé maman. Ça fait 37 ans qu'elle me déteste… Je pensais qu'avec le temps elle me pardonnerait mais… on peut pas pardonner quelqu'un pour quelque chose qu'il n'a pas fait, non? Je… J'aimerais tellement que tu sois là pour lui dire que c'était ton choix et pas le mien. Que tu lui fasses comprendre que je… que je suis pas coupable en fait. Je pensais bien faire papa! exhorta-t-elle en larmes. Jamais j'aurais pensé que tu ferais ça, je… Je voulais juste la protéger. La protéger de toi… Je voulais plus que tu lui fasses du mal. Je voulais que tu te soignes et qu'on redevienne heureux, tous ensemble. Je voulais pas ça… Je voulais pas tout ça… Je voulais que tu me voies grandir, que tu sois là à ma sortie de l'école de police. Parce que je sais bien que t'es le seul qui a cru en moi! T'es le seul qui me comprenait… J'en avais rien à faire des défilés de mode, de la couture et du maquillage, moi. Et toi tu… t'avais tout compris mais t'as tout gâché. Et je t'en veux… parce qu'à chaque fois que j'essaye de me réjouir de quelque chose dans ma vie, ça me rappelle que j'ai plus de père et… que j'ai plus vraiment de mère non plus… alors qu'elle est juste là, tout près…et c'est dur. »
...
Une femme frigorifiée marchait le long d'une route quasi déserte. Les yeux vides et rougis par les larmes, son esprit semblait désormais vidé de sa substance. L'affrontement avait été douloureux mais tellement exutoire. Et désormais, c'est la fatigue qui s'emparait d'elle, lui rappelant que l'insomnie de la veille et les épreuves du jour lui demandaient de se reposer. Alors mécaniquement, elle marchait sans but, longeant cette grande route tout juste traversée par une vieille berline rouge. Soudain, la voiture se stationna derrière elle, laissant sortir un homme âge rongé par l'inquiétude. Candice n'y prêta pas attention, préférant fixer l'horizon sans engouement.
«Candice?! entendit-elle résonner dans la nuit.
Surprise, la blonde fit volte-face et rencontra son oncle essoufflé par cette course contre la montre.
- Qu'est-ce que tu fais là? paniqua-t-elle en essuyant rapidement ses joues.
- Je te cherche figure toi! Tout le monde est mort d'inquiétude!
Elle haussa les épaules avant de tourner les talons et continuer son chemin.
Eh! Mais tu réagis bon sang?! l'interpella-t-il en tirant son bras.»
Dépourvue de toute lucidité, la blonde se stoppa avant de baisser la tête de honte. Face à elle, son oncle l'observait d'un regard si dur qu'elle venait de perdre le peu de contenance qui lui restait. Ses larmes s'amplifièrent subitement, la poussant dans les bras de cette figure protectrice.
«Ça va aller Candice… Ça va aller… T'es forte. Tu l'as toujours été.
- Maman ne me pardonnera jamais.
- Je sais que c'est dur mais il va falloir l'accepter une bonne fois pour toute.
- Je… Je pensais l'avoir accepté mais… l'entendre sortir des choses si horribles c'est…
- C'est difficile, je sais. Mais c'est son choix. Et si tu t'en détaches pas, t'arriveras pas à avancer. Et puis, t'es pas toute seule, non?
- Je sais…
- Antoine aussi est mort d'inquiétude.
Surprise, Candice quitta ses bras pour le fixer avec angoisse.
- Antoine? Je…
- Il est arrivé à la maison tout à l'heure. Il va être soulagé de savoir que tu vas bien… Enfin, que t'es là quoi…, rectifia-t-il face à cet état critique.
- Non mais je peux pas…
- De quoi?
- Je… Je veux pas qu'il me voit comme ça je…
- Alors crois-moi, que tu sois comme ça ou pleine forme, il s'en fout. J'ai déjà rencontré des types amoureux mais là… je dois avouer qu'il détient la palme d'or.
- Je sais… acquiesça-t-elle en baissant la tête. Mais je… Je sais pas si je suis faite pour ça je… Je suis pas la femme qui lui faut je… Je suis nulle. Je fais tout de travers… Je le mérite pas…
- Mais qu'est-ce que tu racontes?!
- La vérité, confessa-t-elle en pleurant.
- Tu dis ça parce que t'es fatiguée. Mais je suis certain qu'au fond de toi, tu ne crois pas un seul des mots que ceux que tu sors là!
- Tu crois que je suis capable d'aimer quelqu'un après tout ce qu'il s'est passé?
- C'est ta mère qui t'a dit ça?
Elle haussa les épaules, fataliste.
Candice… Tu sais bien que ta mère rejette sur les autres toute sa douleur et son malheur. C'est pas parce qu'elle est incapable d'aimer quelqu'un d'autre que Jean-Jacques qu'il faut qu'elle te réduise à ça aussi. Déjà, c'est pas juste, et puis c'est pas vrai.
- Je sais mais… Et si elle avait raison finalement ? Et si toutes ces relations que j'avais pas su garder c'était à cause de tout ça? Je… Puis ça fait des semaines que je panique face à l'arrivée du mariage. Peut-être que c'est pour ça aussi…
- Rassure-moi ma chérie, après tout ça, t'es allée voir quelqu'un pour suivre une thérapie?
- Nan…
- Et tu crois pas que ce serait nécessaire non?
- Ça va, maintenant y a prescription…
- Ah oui! Ça se voit! ironisa-t-il.
- Je… Je voudrais rentrer, éluda-t-elle. Je suis fatiguée.»
Son oncle acquiesça et l'entraîna vers la voiture réchauffée par un moteur qui n'avait cessé de tourner. Elle ouvrit difficilement la portière et se glissa dans son siège avec douleur. Décidément, même son corps semblait réagir à la situation…
«En tout cas, j'espère qu'il t'a pas engueulé…, tenta Paul pour rigoler.
- Qui?
- Ton père…
- Ah! sourit-elle discrètement. Bah ça risquait pas, tu sais…
- C'est bien que tu y sois allée.
- Ouais… Mais tu vois, je peux pas m'empêcher de penser que s'il était encore là, les choses seraient peut-être différentes.
- C'est vrai… T'aurais peut-être pas quitté Valenciennes à tes 18 ans. T'aurais sûrement pas fait carrière dans la police aussi. Puis t'aurais pas eu 4 super enfants avec Laurent et… finalement… Bah rien ne dit que tu serais plus heureuse que maintenant.
- Tu me trouves heureuse là, comme ça?
- La femme qu'est venue devant moi il y a trois jours, elle m'a présenté sa vie comme heureuse oui. C'est juste que celle de ce soir vient de comprendre qu'on pouvait pas aider tout le monde. Mais ça, c'est elle-même qui me l'avait dit normalement, sourit-il tendrement en la regardant.
- J'y ai cru, tu sais.
- De quoi?
- Qu'en l'aidant elle se rendrait compte que j'étais pas quelqu'un de mauvais et… qu'elle me prouverait qu'elle m'aimait quand même un peu. C'est douloureux, c'est tout.
- Je sais. Mais dis-toi qu'il y a quelqu'un qui t'attend, qui t'aime et qui est prêt à te réconforter pour ce soir…
- Je sais pas… Je… Je crois que j'ai besoin d'être seule après tout ça…
- C'est toi qui décides…»
...
Un commissaire partagé entre angoisse et soulagement venait de sortir de la voiture de Fred avec vivacité. Il grimpa les marches en quatrième vitesse et débarqua sur un salon tamisé par une petite lumière de chevet. Paul somnolait, assis sur le divan, dans un silence religieux.
«Elle est où? osa-t-il avec essoufflement.
- Partie dans la chambre, mais…»
Paul n'eut même pas le temps de finir sa phrase qu'Antoine s'était précipité hors du salon. Soucieux, il s'approcha de la chambre et saisit la poignée pour l'ouvrir délicatement. Mais rien… Le verrou empêcha son geste et le brun demeurait pantois dans le couloir. «C'est moi, Candice… Ouvre-moi mon coeur…» tenta-t-il dans un murmure douloureux. Et le silence lui répondit, durement. Alors il n'insista pas et retourna auprès de cet oncle qui semblait désormais devoir soutenir tout le monde…
«Il faut pas la blâmer. Candice a eu une longue journée et… elle était épuisée.
- Sauf qu'elle va pas bien et je supporte pas de la laisser dans cet état.
- Elle avait envie d'être seule pour ce soir. Il faut qu'elle digère. Mais tu devrais te rassurer. Elle est là, et après une bonne nuit de sommeil elle aura les idées en place. Vous pourrez discuter…
- Ouais…
- Je t'ai posé une couverture sur le canapé. Je suis désolé, j'ai que ça à te proposer pour la nuit.
- Merci…
- Bonne nuit Antoine.
- Attendez je… Elle vous a dit quelque chose sur moi?
- Tu lui demanderas demain!»
Antoine acquiesça pour encaisser. Pour lui aussi la journée avait été longue et l'issue bien trop éloignée de ce qu'il avait pu imaginer. Déçu, il quitta son manteau et s'affala dans le canapé dans un souffle. Demain serait un autre jour…
...
«Salut… lança une blonde en débarquant dans le salon où Paul était en pleine lecture de son journal.
- Bonjour ma chérie. Bien dormi?
- Ça va… Enfin je crois que l'épuisement a eu raison de moi en fait…
- Tu m'étonnes.
- Antoine est pas là?
- Il a insisté pour aller chercher des viennoiseries à la boulangerie. J'ai essayé de lui faire comprendre que c'était pas la peine mais… tu le connais mieux que moi, il a rien voulu savoir.
- Hum… Ça me fait bizarre de l'imaginer ici, sourit-elle tendrement en caressant son pull sur le canapé.
- Et... Ça va mieux?
Elle haussa les épaules, peu convaincue par son état.
- Je me sens vide mais au fond de moi, je sais qu'il fallait passer par là... C'est juste qu'avec tout ça, je sais plus où j'en suis...
- Il va falloir lui en parler, Candice...
- Je sais oui. Mais j'ai peur de sa réaction. J'ai peur de... de le blesser et... »
La porte s'ouvrit subitement faisant taire une blonde envahie par l'émotion. Le salon laissait désormais apercevoir un Antoine frigorifié. Face à lui, un oncle souriant trônait en bout de table. Et lui, ne s'était même pas rendu compte qu'une jolie blonde l'observait derrière lui. Étonné, il déposa le sachet sur la table et posa les yeux sur Paul avant de suivre son regard vers l'arrière.
«Oh… souffla-t-il de soulagement en s'approchant rapidement. Candice…
- Ça va… chuchota-t-elle contre sa poitrine. Je vais bien…
- J'étais mort d'inquiétude!
- Je sais. Je… Mais ça va!
- T'es sûre? l'observa-t-il en attrapant son visage dans ses mains.
- Oui, confirma-t-elle faussement.
- Hum, acquiesça-t-il en comprenant son envie de ne pas vouloir en parler. Tu me raconteras plus tard?
Émue, Candice acquiesça avant d'enserrer son cou avec fougue.
- Je te demande pardon…
- C'est pas grave chérie. C'est rien.
- Si c'est grave… Je… Je suis désolée…
- T'en fais pas, j'ai tout prévu…
- De quoi? s'étonna-t-elle en lui faisant face.
- On prend le petit-dej' et on file à la gare. J'ai pris nos billets hier soir. Le train est à 10h45. C'est hors de question que tu restes dans cette ville. Je veux pas que ça te détruise encore plus que ce que tu l'es déjà là! Ta valise est prête ou tu veux que je t'aide?»
Surprise, Candice lâcha son compagnon et le fixa sans comprendre. Et visiblement, lui non plus ne comprenait pas une telle réaction. Son visage venait de perdre la brève lumière qu'elle avait tout juste récupéré et ses yeux trahissaient son mécontentement.
«Quoi? insista-t-il.
- Mais je… Je veux pas partir Antoine… Vas-y si tu veux, mais moi je reste là…
- Candice… Le mariage est presque dans quinze jours maintenant, je…
Paniquée, la blonde chercha le soutien de son oncle dans un regard.
- Dis-lui! ordonna-t-il.
- De quoi?
- Rien… Enfin… essaya-t-elle en bégayant. C'est juste que… Je suis plus certaine que ce soit une bonne idée ce mariage…»
