Les mâchoires serrées, Antoine stationna son véhicule sur le bas-côté de la route. À sa droite, la demeure le fixait et semblait vouloir en découdre, elle aussi. Il s'empara de l'album posé sur le siège d'à côté et ouvrit rapidement sa portière avant de la reclaquer. Le portail ne résista pas bien longtemps face à son engouement et ses pas pressaient les graviers jusqu'à la porte d'entrée. Il cogna son poing contre la vitre et patienta. Difficilement... Les secondes s'écoulèrent… Trop longuement à ses yeux… Il recogna la porte avec vigueur alors qu'une voix se laissait entendre derrière.

«Oui! Oui! Ça va! J'arrive! clama-t-elle en ouvrant la porte avec agacement. Antoine?

- Bonjour.

- Qu'est-ce que vous faites là?

- Je peux entrer?

- Oui…»

Étonnée, la blonde se décala et laissa Antoine pénétrer la demeure. En trois ans de relation, il n'y avait jamais mis les pieds. De toute façon, Magda ne s'était jamais vraiment intéressée à lui… Et aux quelques repas de famille qui avaient eu lieu, il s'était contenté de brefs échanges et de non-réponses. Alors il avait estimé sa relation avec elle proche du 0. C'en était presque à se demander comment Candice parvenait à faire autant d'efforts face à une considération si maigre… Désolant… À l'intérieur, il contemplait la décoration chaleureuse et familial qui régnait dans la grande pièce principale. Une chaleur visuelle qui contrebalançait la fraîcheur des pièces. Magda ne devait pas être rentrée depuis bien longtemps, songeait-il alors qu'elle le suivait. Et sur le mur de gauche, ses yeux furent retenus par quelques photos de famille. Bélinda, Emma, Jules, les jumeaux, Éloïse aussi… Et inévitablement, il y en avait une qui manquait à l'appel...

«Bon qu'est-ce que vous voulez? soupira-t-elle. Entre vous aujourd'hui et Candice hier, c'est bon, j'ai ma dose.

- Ah vous avez votre dose?! répéta-t-il agacé. Et elle, vous pensez pas qu'elle a sa dose, elle aussi?! cracha-t-il en balançant l'album qui les séparait.

- Où avez-vous trouvé ça?

- C'est pas moi qui l'ai trouvé, c'est elle.

- Et ça vous donne le droit de débarquer comme ça chez moi, sans prévenir?

- Oui, la contredit-il. Parce que voyez-vous, je me permets beaucoup de choses quand Candice va mal. Surtout quand c'est à cause de ce genre de conneries qu'on lui répète depuis son enfance!

- Vous croyez que vous allez faire quoi? La sauver de son malheur? Mais réveillez-vous hein, les chevaliers servants ça n'existe que dans les histoires de princesse! Ici c'est la vraie vie!

- La vraie vie?! La vraie vie?! répéta-t-il fou de rage en s'approchant dangereusement d'elle. Mais de quelle vie vous parlez là?! Celle que vous lui obligez de vivre sans lui le laisser le choix?! Celle que Candice n'a jamais accepté?! Celle d'une fille qui a assassiné son père?!

- Je vous interdis de dire quoique ce soit concernant Jean-Jacques, le coupa-t-elle férocement.

- Vous m'interdisez rien du tout, d'accord? Par contre, moi je vous interdis de vous approcher de notre famille. Vous venez de détruire Candice, grand bien vous fasse. Mais moi je ne veux plus jamais que vous mettiez un pied dans notre maison. Vous nous oubliez, Candice, Emma, Éloïse… Tout le monde. Est-ce que je suis bien clair?!»

Magda encaissa difficilement la menace proférée par son gendre. Son cœur s'accéléra. Vite. Trop vite… Et Antoine la vit reculer de quelques pas avant de la voir trébucher sur la table basse du salon. Un bruit sourd retentit sur le plancher et la dame âgée gisait là, inerte. Paniqué, le policier se précipita à son secours et la secoua pour la réveiller, en vain. Magda ne bougeait plus, l'âme priant désespérément d'enfin pouvoir rejoindre son mari qui l'attendait depuis les cieux. Il sortit son portable de sa poche et composa le 15 avant de constater l'impossibilité d'obtenir du réseau. «Merde!» grommela-t-il en déposant Magda contre le fauteuil. Il quitta le salon en trombe, le portable à l'oreille, espérant désormais avoir davantage de chance à l'extérieur.

«Qu'est-ce qu'il se passe? lança une voix masculine face à lui.

Surpris, Antoine releva la tête et le pria d'attendre la fin de son appel d'urgence.

- Elle a 76 ans… Elle est tombée et est inconsciente. Non… Oui elle respire mais elle me répond pas je vous dis! … J'en sais rien… Je crois pas… D'accord… Ok… Merci…

- Alors? le pressa-t-il en le voyant faire demi-tour dans la maison.

- Je sais pas… Je… On discutait et elle a fait un malaise… Elle est tombée…

- Tu l'as pas poussé quand même?!

- Mais non! Je… C'est un accident putain…

- Quelle merde!

- Mais qu'est-ce que tu fais là d'ailleurs?

- Bah vu comme tu viens de partir de mon bureau énervé, je préférais m'assurer que tout allait bien… Et je crois que j'ai bien fait alors…

- Le samu arrive…

- T'as prévenu Candice? le dévisagea-t-il durement.

- Non… Je…

- Bon, je vais prévenir son oncle. Et toi tu restes près d'elle, c'est clair?»

Il acquiesça avant de s'affaler sur le fauteuil voisin, rongé par l'angoisse et la culpabilité d'avoir causé un drame. Stanislas quitta la maison le téléphone greffé à l'oreille, jurant contre cette histoire qu'il n'avait pas imaginé mieux se terminer… Il soupira alors que Paul décrochait son portable avec étonnement.

«Allô, Paul?

- Oui?

- Stanislas Verner à l'appareil. Je vous appelle à propos de Magda.

- Magda? Qu'est-ce qu'il se passe? paniqua-t-il en songeant à Antoine.

- Un malaise… Elle est mal retombée et a perdu conscience. Le samu va la prendre en charge.

- Comment ça un malaise?

- Antoine était avec elle… Mais pas de bonne humeur, si vous voyez ce que je veux dire…

- Je vois très bien, oui, souffla-t-il de culpabilité.

- Qu'est-ce qu'il y a? intervint Candice en s'approchant de son oncle».

...

Antoine trônait désormais dans ce grand hall d'hôpital tel un gosse puni après la bêtise du siècle. Faut dire qu'il n'y était pas allé de mains mortes dans ses accusations et que le ton était vite monté… Et dieu qu'il s'en voulait! Soudain, des talons résonnèrent vivement devant lui, le poussant à relever cette tête qu'il avait du mal à faire tenir sur ses épaules. Au loin, Candice débarquait, l'air paniqué et angoissé. Il se leva subitement et la vit s'approcher de lui sans aucune amabilité.

«Je suis désolé… bafouilla-t-il en baissant la tête.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé?

- Je voulais juste lui parler. Mais elle a fait un malaise et comme elle était inconsciente, j'ai appelé les pompiers…

- C'est bien, acquiesça-t-elle déçue. Au moins comme ça, elle aura une raison supplémentaire de me détester.

- Candice, je…

- Vous êtes sa fille? les interrompit un médecin.

- Oui!

- Venez.

Candice toisa Antoine et s'exécuta, suivant l'homme en blouse blanche vers le couloir en question.

Une seule personne, par contre.

- Ok, accepta le commissaire en se figeant. Tu m'appelles si besoin?»

Candice ne prit même pas la peine de lui répondre et s'éloigna dans le couloir sous les yeux d'un Antoine rongé par la culpabilité. Il se frotta difficilement la nuque avant de faire demi-tour, jurant contre lui et ce dérapage qui ne faisait désormais plus qu'envenimer la situation. Lui qui pensait bien faire en allant confronter Magda, se trouvait désormais au cœur d'un affreux marasme… L'horloge du grand hall affichait 11h55. La journée avait commencé sur les chapeaux de roue: une nuit presque blanche sur un canapé de salon, une annonce d'annulation de mariage et un accident de parcours à deux doigts de l'irréparable… et ce n'était pas fini! La journée n'était pas encore prête de se terminer... Alors face aux longues heures qui l'attendaient, une pause café l'appelait urgemment… Il souffla et débarqua près de la machine alors que deux officiers en civil l'approchaient.

...

Le médecin s'arrêta devant une porte vitrée, l'air rassurant. Beaucoup plus rassurant que l'air de Candice qui semblait perdu entre un mélange d'angoisse, d'énervement et d'épuisement… Elle jeta un œil à travers la vitre, où sa mère semblait plongée dans un sommeil profond, recouverte par un drap de la même couleur que ces murs froids qui l'entouraient.

«Comment elle va?

- Rien de grave. Mais ça aurait pu l'être si elle était mal tombée. Heureusement, le tapis a empêché un drame et tous les examens sont encourageants.

- D'accord…

- Elle est fatiguée mais vous pouvez aller la voir si vous voulez.

- Non, répondit-elle brusquement. Je pense pas que ce soit une bonne idée.

- Bien! Comme vous voulez. En attendant, vous savez où elle reste. Mais, je vais pas vous mentir… Il risque d'y avoir une enquête quand même…

- Une enquête? s'étonna-t-elle.

- Oui. Pour déterminer les circonstances de sa chute… Pour vérifier qu'elle soit bien accidentelle quoi…»

Candice crut faillir, bouleversée par l'annonce du médecin. Une enquête?! Mais elle n'avait pas besoin de ça, surtout en ce moment. Et puis, Antoine n'était pas coupable. Enfin, de ce qu'elle imaginait… Paniquée, elle sentit son cœur s'emballer et tambouriner dans sa poitrine. La pression sur ses épaules s'alourdissait et la blonde ne semblait plus tenir qu'à un fil, elle aussi… Les murs autour d'elle se rétrécirent et la voix de l'homme face à elle s'éloigna furtivement dans un bruit sourd et strident. Elle tituba et l'ambiance blanche se calfeutra soudainement d'un noir obscur…