Chapitre 1 — Ce n'était pas pour moi…
Terre. Quelque part en Europe. 31 décembre. 23h42.
La ville brillait de mille lumières, faussement joyeuses, comme si les guirlandes accrochées à chaque fenêtre suffisaient à effacer l'année écoulée. Le trottoir était glissant sous ses bottes, la buée sortait en volutes fines de ses lèvres. On fêtait la vie, quelque part derrière elle, dans un appartement un peu trop chauffé, un peu trop plein. Elle avait laissé son manteau sur le dossier d'une chaise, son verre à moitié vide sur le comptoir, et les regards gênés de ceux qui, sans oser lui dire, avaient compris qu'elle ne resterait pas jusqu'à minuit.
Comme chaque année.
Elle sourit pour elle-même, un rictus sans chaleur. C'était devenu une tradition, presque un rituel. S'éclipser juste avant le compte à rebours, en silence, sans faire de vagues. Elle ne voulait pas plomber l'ambiance, comme on disait.
La moto l'attendait au pied de l'immeuble. Elle grimpa dessus avec la mécanique d'un geste appris, le cuir froid contre ses cuisses, le casque qui étouffait les bruits du monde. Ses doigts, gantés mais engourdis, cherchèrent les clés.
Bonne année, Larissa.
Elle s'autorisa un rire bref, sec, qui ne monta même pas jusqu'à ses yeux.
Elle avait bu. Trop ? Peut-être. Pas assez pour ne plus penser, en tout cas.
La route s'ouvrit devant elle, droite et familière, bordée d'arbres nus et d'éclairages jaunes. Elle accéléra. La nuit avalait tout. Les souvenirs, les projets, les hommes gentils qu'elle avait quittés sans trop savoir pourquoi.
Ou plutôt si : parce qu'ils n'étaient pas lui.
Pas cet amour-là.
Celui qu'elle avait laissé il y a huit ans, presque jour pour jour. Celui dont elle se réveillait encore parfois en sursaut, le cœur battant, le ventre vide.
Et surtout, l'enfant.
Elle le revoyait parfois, dans ses rêves. Pas un visage. Juste une présence. Une silhouette d'ombre, douce, lumineuse, qui tendait la main.
Mais on ne tend pas la main aux morts.
Ça aurait dû être aujourd'hui, pensa-t-elle.
Il ou elle aurait eu huit ans. Une petite main dans la sienne. Des rires. Une table pleine. Une vie. Une vraie, merde !
Elle cligna des yeux. La route devenait floue.
- Il est temps d'arrêter. Tu sais que tu vas trop vite. -
Mais ce n'était pas la vitesse qui la faisait trembler. C'était ce qu'elle fuyait. Ce qu'elle fuyait toujours.
Elle sentit les larmes monter. Pas des sanglots. Non. Des larmes dignes, silencieuses, trop lourdes pour ses paupières. Elle n'en voulait plus de cette foutue force intérieure. Elle en avait marre d'être la résiliente, la brillante, la courageuse. Marre de toujours faire ce qu'il faut. De toujours comprendre. De toujours pardonner.
Même à lui.
Et c'est là qu'elle vit la barrière.
Un chantier mal signalé, des plots, un virage trop sec. Elle aurait pu freiner. Elle aurait pu tourner. Elle savait comment tomber sans mourir.
Elle savait.
Mais elle ne fit rien.
- Merde. J'en peux plus. Je ne veux plus faire semblant. -
Et alors, sans cri, sans drame, elle lâcha.
La moto dérapa. Le choc fut bref.
Une envolée. Un craquement.
Le monde devint noir.
Le silence fut absolu.
Pas un cri. Pas même un souffle. Juste… plus rien.
Puis, doucement, une lumière grise, diffuse, presque paisible.
Et là, suspendue à plusieurs mètres du sol, elle se vit.
Son corps, étendu sur le bas-côté. Un bras tordu dans un angle absurde, le casque éclaté, les cheveux collés à la joue par le sang.
La moto, broyée, crachait encore une fumée noire qui s'évaporait sans bruit.
- C'est donc comme ça… -
Il n'y avait pas de panique. Pas de hurlement.
Juste une conscience flottante, douce et chaude, qui regardait sans douleur, sans peur.
Elle sentit vaguement la morsure du froid sur sa peau immobile, comme si cette mémoire corporelle persistait encore un peu, accrochée à elle comme un chien fidèle refusant de lâcher prise.
Un couple de passants traversa la rue plus loin, main dans la main, riant aux éclats.
Ils ne virent rien.
Il n'y avait rien à voir.
La fête battait son plein. Les pétards grondaient à l'horizon. Les verres se vidaient. Les baisers s'échangeaient. Le monde continuait.
Et elle… s'éloignait.
La lumière se fit plus vive. Pas crue. Pas violente. Mais dense, comme si elle n'éclairait pas seulement l'espace, mais tout ce qu'elle était.
Des souvenirs surgirent, sans ordre, sans chronologie.
Un rire d'enfant qui n'avait jamais existé.
Une main qui s'éloigne dans un lit trop grand.
Une salle de classe, un pinceau dans la main, la première fois qu'elle avait trouvé la paix dans une tache de couleur.
Des regards. Des silences. Des mots qu'elle n'avait jamais dits.
Et d'autres qu'elle avait trop dit.
Tout se mélangeait.
Et puis, une voix.
Pas une voix humaine.
Pas masculine. Pas féminine. Pas même sonore.
C'était un impact dans sa conscience, une vibration dans ce qu'il lui restait de "soi".
« Tu as traversé. Tu étais prête. »
Elle voulut répondre. Dire « oui ». Ou « non ». Ou « je ne sais pas ».
Mais ici, les mots ne comptaient plus.
Il n'y avait que ce qu'on portait. Ce qu'on traînait.
« Tu as vécu. Tu as aimé. Tu as perdu. Tu as résisté. Tu as voulu partir. »
Elle sentit une chaleur remonter en elle. Une larme qui n'avait plus d'œil pour tomber.
« Mais l'univers n'a pas fini avec toi. »
Un frisson la traversa. Non. Non, pas encore.
Pas maintenant.
Elle était fatiguée.
Elle voulait juste s'arrêter.
« Tu portes encore ce que tu ne comprends pas. »
« Tu ne t'appartiens plus seulement. »
« Et là-bas, quelque chose attend. »
Quelque chose.
Ou quelqu'un.
Un cri.
Non pas dans cette dimension flottante.
Un vrai cri. Aigu. Animal. Réel.
Et puis… le froid.
Un sol dur, gelé, couvert de givre. Des rochers. De la neige. Des pins aux cimes acérées.
Un vent violent lui fouetta le visage.
Elle ouvrit les yeux.
- Putain de merde... -
Elle était nue.
Complètement.
Sa peau contractée par le froid. Son souffle court. Ses membres tremblants.
Ses jambes peinaient à la soutenir. Elle tenta de se relever, chancela, retomba sur les genoux.
Le ciel au-dessus d'elle était trop pur, trop vaste, orné de deux lunes et d'un halo bleu.
En réalité, le monde autour d'elle semblait tout droit sorti d'un rêve glacé. L'air était d'une pureté presque douloureuse, si limpide qu'elle croyait pouvoir en distinguer les cristaux, suspendus dans le souffle du vent. À perte de vue, des cimes enneigées se découpaient contre un ciel d'un bleu pâle, strié de nuages hauts, immobiles comme des fresques divines. En contrebas, des forêts de pins élancés, drapées de givre, s'étendaient jusqu'aux berges d'un lac d'argent figé par l'hiver. Le silence avait une texture, une profondeur minérale. Il n'y avait pas de pollution, pas de rumeur urbaine, pas de traces de la civilisation qu'elle connaissait — seulement cette nature vaste, immaculée, étrangère et parfaitement intacte, comme si le monde avait été redessiné selon des codes qu'elle n'avait jamais appris à lire.
Elle sentit la morsure du froid sans en comprendre l'origine immédiate. L'atmosphère avait une densité différente, une gravité familière mais... légèrement décalée. Les montagnes, aux courbes démesurées, se dressaient avec une majesté presque agressive, et la lumière, au lieu d'être jaune ou dorée comme sur Terre, semblait filtrée par une teinte nacrée, comme si le ciel tout entier respirait le givre. Chaque détail jurait avec sa mémoire : les arbres étaient plus hauts, plus minces, leurs branches ondulantes pareilles à des doigts nerveux ; les oiseaux qui planaient au loin n'avaient pas de plumes, mais des ailes membraneuses, translucides. Même les sons portaient plus loin, avec une clarté étrange, comme si l'air n'opposait aucune résistance. Elle était seule dans un monde trop beau pour être réel — et c'était précisément ce qui le rendait si terrifiant.
- Ce n'est pas la Terre. -
Un hurlement résonna non loin. Pas humain. Pas rassurant.
Des branches craquèrent.
Un grognement. Des pattes lourdes. Quelque chose approchait.
Elle recula, les mains dans la neige, haletante, les larmes mêlées au gel.
Elle ne comprenait rien. Pas le froid. Pas le sol. Pas le corps qu'elle avait pourtant connu. Pas l'air qu'elle respirait.
Et puis, des voix.
D'autres.
Graves. Pressées.
Un langage inconnu, rapide, tranchant.
— « Keth'aros ven da'syl! Varka shen'al! »
— « Or'nakai! »
Des hommes apparurent. Armures noires, masques luisants, fusils à l'épaule.
Ils formèrent une ligne. Pointèrent leurs armes sur la bête surgie des ombres.
Une créature massive, aux crocs luisants, les yeux braqués sur elle.
- Je rêve. C'est un rêve. Je suis dans un putain de rêve. -
Un tir éclata. La bête poussa un hurlement, recula. Un autre impact. Puis un troisième.
Le silence retomba. Seul le vent continuait de mordre.
Elle sentit des bras la saisir, la soulever. Des mots jaillirent, incompréhensibles.
— « Vash'tala… zerai? »
Elle ne répondit pas. Ne pouvait pas.
Une couverture fut jetée sur elle. Son corps engourdi accepta la chaleur sans réfléchir.
Elle se laissa faire.
Et dans ce brouillard, juste avant de sombrer, elle croisa un regard à travers une visière.
Et même sans comprendre le moindre mot… elle comprit ce que ce regard disait :
« Qu'est-ce que c'est que cette merde ? »
